Photo: Méga-régions urbaines du Canada: opportunités ou regrets?

Montréal (Crédit: mathieuthouvenin via Flickr)

Par David Suzuki avec Faisal Moola

Selon l'auteur et chroniqueur du New York Times, Thomas Friedman, le monde est plat. C'est-à-dire que la planète n'a plus de frontières comme conséquence de la mondialisation et de l'interconnectivité, grâce aux courriels, aux vols transcontinentaux à rabais et à la libre circulation de biens et services outre-frontière.

Le géographe spécialisé dans les questions économiques, Richard Florida, est d'avis contraire. Dans son livre à succès Who's Your City?, M. Florida avance que l'univers est un monde de monts et vallées sur le plan économique. En d'autres mots, un endroit caractérisé par la concentration de l'activité économique, de l'innovation et de la prospérité dans un nombre relativement petit de plaques tournantes urbaines. Il pense à des villes de premier ordre telles que Prague et Berlin et à de grandes régions urbaines telles que le Grand Tokyo et le corridor Boston-New York-Washington, un corridor d'élan économique qu'il a baptisé le «BosWash». À elles seules, ces deux dernières mégarégions ont généré un rendement économique titanesque de 2,2 billions $ l'an dernier.

Selon M. Florida, un nombre restreint de régions alimentent la croissance économique mondiale et l'innovation dernier cri.

«Les pics les plus élevés de croissance économique, soit les villes et les régions qui sont le moteur de l'économie mondiale, prennent de l'ampleur alors que les vallées, ces endroits où il y a peu d'activité économique, piétinent en général», souligne M. Florida.

C'est particulièrement vrai du Canada.

Bien qu'il s'agisse d'une vaste nation de montagnes, de forêts et de glace où de grandes étendues sauvages et la faune sauvage y occupent une large place, le Canada est une société urbaine. Près de 80 p. cent des Canadiens habitent dans une ville. Plus de la moitié de l'activité économique est générée dans cinq grandes régions métropolitaines, soit Toronto, Montréal, Ottawa, Calgary et Vancouver. Les communautés rurales et celles qui dépendent des ressources naturelles, demeurent vulnérables sur le plan économique.

M. Florida estime que la concentration de gens dans ces régions urbaines, et particulièrement, l'arrivée de nouveaux arrivants, a débouché sur des bénéfices : l'avancement scientifique, la créativité dans les beaux-arts, le secteur littéraire et la musique et la création de milliers d'emplois dans le secteur émergeant des technologies vertes.

Pourtant, alors que les villes canadiennes sont devenues des centres de capital humain, leur croissance a eu des conséquences dévastatrices sur le capital naturel : les écosystèmes tels que les forêts, les milieux humides et les rivières qui maintiennent la santé et le bien-être des gens.

La présence de forêts en milieu urbain, entre les villes et aussi dans les campagnes, illustre l'importance du capital naturel. Ces forêts permettent la stabilité des pentes escarpées, réduisent les risques d'inondation et assurent que l'eau potable du robinet soit filtrée et propre. Or, l'augmentation rapide de la population et l'exploitation commerciale associées à ces centres urbain, exercent des pressions sans précédent sur les régions naturelles, ce qui amène l'appauvrissement des terres arables et l'envahissement des forêts, des zones humides, des estuaires et d'autres écosystèmes.

Prenons l'exemple du Golden Horseshoe, une vaste région qui comprend la péninsule du Niagara, Kitchener-Waterloo, et la région principale, le Grand Toronto. Près du quart de la population du Canada y habite. Il s'agit de la plus grande région en croissance en Amérique du Nord. M. Florida n'a que des éloges pour ce corridor densément peuplé où l'on retrouve des compagnies de haute technologie en vue, l'accès à des capitaux de risque, des universités de premier ordre, une population ethnique diversifiée et des manifestations d'art et de la culture animées.

C'est un lieu vibrant. Cependant, cette mégarégion est le résultat d'une mauvaise planification qui a favorisé l'étalement des villes. Une mosaïque diverse de terres boisées, de zones humides, de petites villes, de villages et de terres arables productives a été remplacée par des zones de construction à perte de vue, ponctuées de lignes hydroélectriques, d'autoroutes et de maisons trophée.

Selon un rapport de la Fondation David Suzuki émis l'an dernier, l'urbanisation a envahi 16 p. cent des terres agricoles du Grand Toronto au cours de la dernière décennie. Ce sont des milliers d'hectares des sols les plus fertiles du Canada qui ont été perdus. C'est un sujet qui devrait préoccuper l'ensemble des Canadiens si on veut assurer la sécurité alimentaire et minimiser les conséquences sur l'environnement telles que le transport à distance des aliments.

Nous deux, nous avons passé une partie de notre jeunesse dans le Golden Horseshoe de l'Ontario. Et bien que presqu'une génération nous sépare en âge, nous gardons de beaux souvenirs de cette région. À l'époque, elle ne s'était pas encore métamorphosée en l'une des grandes mégarégions urbaines du monde.

Bien que la croissance urbaine et le développement industriel peuvent engendrer la prospérité, l'innovation, l'avancement scientifique et des réalisations culturelles dont M. Florida et d'autres vantent les mérites, seule une croissance intelligente et durable (voir www.smartgrowth.org) est apte à rehausser notre qualité de vie tout en conservant l'environnement naturel et nos terres agricoles si précieuses.

19 juin 2009

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