Sauvons les baies pour les cueilleurs et les ours | La science en action | Fondation David Suzuki
Photo: Sauvons les baies pour les cueilleurs et les ours

(Crédit: gari.baldi via Flickr)

Par David Suzuki avec Faisal Moola

L'une de mes activités préférées, l'été, c'est de cueillir des bleuets sauvages avec ma famille lorsqu'on se rend à ma cabane dans le nord de la Colombie-Britannique.

Le meilleur temps pour les cueillir, c'est dans les dernières semaines de l'été au moment où les petites baies sont mûres et en abondance. Tout un contraste avec ces variétés commerciales au goût parfois très fade que l'on retrouve dans les épiceries.

La cueillette de bleuets sauvages à la fin d'août est une tradition canadienne que partagent les population rurales et nordiques de Terre-Neuve jusqu'au Yukon. Depuis plusieurs générations, ces petits fruits sont une partie importante du régime alimentaire des Premières Nations et des Métis et ce, particulièrement dans les régions de la forêt boréale. On y retrouve plusieurs variétés de bleuets sauvages, dont notamment, le bleuet des marais et le bleuet à feuille violette, lesquels croissent bien dans des sols pauvres et acidifiés.

Selon l'ethnobotaniste de l'Université de Victoria, Nancy Turner, la cueillette de petites baies a toujours été une activité sociale des communautés autochtones. Familles et amis organisent des camps de cueillette où ils passeront des jours et même des semaines à cueillir ce cadeau de Dame Nature. Les petites baies sont merveilleuses fraîchement cueillies mais elles sont également délicieuses dans les confitures, les gelées, les cuirs (pâtes) de fruits et les tartes. Elles se vendent également à l'échelle commerciale, fournissant ainsi une source de revenu importante pour les communautés rurales et nordiques.

Les méthodes de gestion des terres sauvages où poussent ces bleuets, telle que la forêt boréale, laissent toutefois à désirer. Selon les théories économiques du jour, les seules richesses à extraire de ces régions, ce sont les recettes tirées de l'exploitation et de l'extraction des ressources naturelles. En effet, la plupart de ces régions de cueillette regorgent de bois, de pétrole, de gaz naturel et de minéraux, des ressources rentables.

Dans cet esprit, lorsqu'une forêt naturelle est abattue, on regénère en plantant une ou plusieurs espèces d'arbres à bon marché du même âge et ayant le même bagage génétique. Et puis, on essaie d'obtenir une croissance maximale en utilisant des produits toxiques pour tuer les insectes ou toute autre plante «rivale» qui ralentiraient la croissance de ces espèces.

Il faut reconnaître, toutefois, l'importance économique considérable des bleuets sauvages et de d'autres plantes indigènes. Par exemple, les économistes estiment que la forêt boréale canadienne vaut entre 261,4 millions $ et 575,1 millions $ par année pour les peuples autochtones à titre de source d'aliments de subsistance.

Les bleuets deviennent de plus en plus un mets raffiné pour les Canadiens qui vivent à l'extérieur des régions du Nord. À Toronto, par exemple, une petite boîte de bleuets sauvages du nord de l'Ontario, se vend près de 8 $ dans les magasins d'alimentation naturelle branchés. Les consommateurs sont de plus en plus attirés aux bleuets non pas seulement en raison de leur goût fantastique mais également en raison de leurs bienfaits comme en font foi des preuves scientifiques de plus en plus abondantes.

Certes, l'exploitation, la transformation et la vente de bleuets sauvages sont des activités plaisantes et rentables pour de nombreuses communautés rurales et du nord du Canada. Il est bouleversant de constater que l'activité industrielle, notamment l'épandage d'herbicides par des compagnies d'exploitation forestière, peut tuer des plants de bleuets sauvage ainsi que d'autres types de végétation menaçants parce qu'ils veulent s'arracher les mêmes ressources dont les arbres ont besoin pour croître, soit la lumière, les nutriments et l'eau.

Au Canada, l'herbicide le plus populaire à cette fin est Vision produit par le géant Monsanto. Le coauteur de cet article de la Fondation David Suzuki, le directeur scientifique, Faisal Moola, s'est penché sur les effets de l'herbicide Vision sur les plants de bleuets sauvages. Il a constaté que l'épandage chimique nuisait aux plants et perturbait la production des bleuets. Il y avait donc moins de bleuets pour les gens et la faune sauvage notamment les ours et les oiseaux.

Les compagnies d'exploitation forestières procèdent à l'épandage de cet herbicide entre la mi-août et la fin d'août, soit lorsque les bleuets sont à maturité. La faune sauvage et les cueilleurs peuvent également être exposés accidentellement aux résidus chimiques lorsqu'ils mangent ces fruits contaminés (en dépit des avis d'épandage qui sont affichés).

Au sein de la communauté scientifique, les débats font rage à savoir si Vision pose un risque à la santé des humains et de la faune. Certains groupes autochtones et habitants des régions rurales ont dit craindre que cet herbicide contamine les bleuets. De ce fait, ils sont réticents à les manger.

Cet effet indirect de l'épandage d'herbicides nous inquiète. Les petits fruits sauvages sont gratuits, bons pour la santé et de surcroît, une source d'alimentation traditionnelle pour les communautés du nord du Canada. Si, en raison des craintes, réelles ou perçues, qui ont été manifestées à propos de la toxicité de cet herbicide les gens et les animaux s'abstiennent de manger des bleuets, les conséquences seront graves pour les gens qui sont déjà ravagés par un régime alimentaire occidental bourré de sucre, de sel et de gras.

Il faut tout faire pour encourager les gens à manger les «aliments traditionnels» des régions rurales. Ces aliments sont sécuritaires et nutritifs. On pense ici aux bleuets sauvages et à d'autres ressources de la forêt (y compris le poisson à l'état sauvage et le gibier). Il faut protéger les sources d'alimentation traditionnelles des Premières Nations et en général, celles des gens qui vivent de la terre contre les dommages que peuvent entraîner l'activité industrielle.

14 août 2009

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