Un nouveau paradigme économique | La science en action | Fondation David Suzuki
Photo: Un nouveau paradigme économique

La bourse américaine de Wall Street, le symbole de la finance. (Crédit: Stuck in Customs via Flickr)

Par David Suzuki avec Faisal Moola

Certains économistes se vantent du fait que leur discipline repose sur une impulsion humaine fondamentale: l'égoïsme. Ils prétendent que les humains agissent d'abord en leurs propres intérêts. Je suis d'accord, certes, selon la définition que l'on veut bien donner à « propres» intérêts.

Pour certains, le terme «propre» va plus loin que l'individu et comprend la famille immédiate. Pour d'autres, il englobe la communauté, un écosystème et même l'ensemble des autres espèces.

J'ajoute délibérément écosystème et autres espèces à cette liste parce que les humains sont devenus une espèce narcissique et complaisante. Nous croyons que nous sommes le centre de l'univers et qu'autour de nous, tout est une «possibilité» ou une «ressource» à exploiter. C'est la perspective anthropocentrique.

Donc, lorsqu'il est question de choisir entre l'exploitation ou la conservation d'une forêt, nous préférons nous attarder aux bienfaits économiques potentiels de l'exploitation forestière. Et lorsque l'économie est en déclin, nous exigeons que la nature en paie le prix : nous adoucissons les normes en matière de pollution, augmentons les activités d'exploitation forestière ou de pêche à des niveaux qui ne sont pas durables, nous supprimons le besoin d'évaluations environnementales pour les nouveaux projets (comme l'a décrété le gouvernement fédéral).

À l'opposé, il existe une autre perspective radicalement différente de la place des humains dans le monde qu'on appelle le «biocentrisme». Cette philosophie veut que la diversité de la vie englobe tout et que nous, les humains en faisons partie. En bout de ligne, les humains prennent tout ce dont ils ont besoin. Dans cette perspective, notre bien-être, voire notre survie, dépend de la santé et du bien-être du monde naturel. À mon sens, cette vue reflète davantage la réalité.

L'aspect le plus pernicieux de cette attitude anthropocentrique, c'est de faire de l'économie notre plus grande priorité. Nous agissons comme si l'économie était une sorte de force naturelle qu'il faut apaiser ou servir par tous les moyens possibles. Attention! En parlant de forces de la nature, il y a la gravité, la vitesse de la lumière, l'entropie et la première et deuxième loi de la thermodynamique. On n'y peut rien. Il faut fonctionner à l'intérieur des limites qu'elles ont fixées.

Nous avons créé ces entités, l'économie, les marchés et les monnaies. Si elles ne fonctionnent pas, il faudra faire autre chose que d'essayer de les réparer pour les ramener à leur état d'antan. Il faudrait les réparer ou les écarter et les remplacer avec autre chose.

Lorsque les économistes et la classe politique se sont rencontrés à Bretton Woods, dans l'état du Maine en 1944, ils devaient composer avec des villes, campagnes et économies ravagées par la guerre. Comme solution, ils ont aligné les monnaies sur le dollar américain et se sont tournés vers le Fonds monétaire international et la Banque mondiale pour redémarrer l'économie.

L'après-guerre donna lieu à une relance économique incroyable en Europe et au Japon et à une croissance économique fulgurante aux États-Unis fondée sur une profusion de biens de consommation. Or, le système économique que nous avons créé est fondamentalement défectueux parce qu'il est débranché de la biosphère. Nous ne pouvons plus faire fi de ses failles.

Première faille

Outre sa valeur comme source de matières premières telles que le poisson, le bois et la nourriture, la nature offre toutes sortes de «services» qui permettent aux gens de survivre et de prospérer. La nature produit une couche de terre arable, cette mince couche qui soutient l'agriculture. La nature évacue le dioxyde de carbone de l'atmosphère et produit de l'oxygène. La nature aspire l'azote de l'air et s'arrange pour enrichir le sol. La nature filtre l'eau lorsqu'elle passe au travers le sol. La nature transforme la lumière du soleil en molécules si nécessaires pour produire de l'énergie dans nos corps. La nature décompose les plantes et animaux morts et en disperse les atomes et molécules dans la biosphère. La nature pollinise les fleurs de plantes.

Je pourrais continuer mais je pense que vous voyez où je veux en venir. L'être humain ne peut pas reproduire ce que la nature fait 24 heures sur 24. Pourtant, nous écartons ces services car nous les considérons comme des choses externes à l'économie.

Seconde faille

Aggravant ce problème, les économistes estiment que puisqu'il n'y a aucune limite à la créativité humaine, la croissance économique n'a pas de bornes. Sauf que l'économie dépend de gens en santé et la santé dépend des services de la nature que l'on ignore dans les calculs économiques.

Notre chez soi, c'est la biosphère, cette mince couche composée d'air, d'eau et de terre qui assure la vie à toute l'existence. Et voilà: elle ne peut pas grossir. Nous sommes témoins de l'entrechoc entre l'impératif économique qui veut toujours croître et les services limités de la nature.

L'heure a sonné. Il faut fixer les bonnes priorités et revoir notre façon de penser. Adopter le biocentrisme comme philosophie, c'est un bon début.

Place aux accords Bretton Woods II.

21 août 2009

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