En voie de disparition, le saumon sockeye ne devrait pas être étiqueté «viable» | La science en action | Fondation David Suzuki
Photo: En voie de disparition, le saumon sockeye ne devrait pas être étiqueté «viable»

Les saumons sockeye de la rivière Fraser ne reviennent pas aussi nombreux qu'auparavant. (Crédit: Jeffery Young)

Par David Suzuki avec Faisal Moola

Depuis toujours, le saumon joue un rôle important dans la vie et la culture des peuples autochtones du nord-ouest du Pacifique. Pour les habitants des centaines de villages des Premières nations, il constitue la source principale de protéines, ainsi qu'un enjeu majeur pour le commerce du fait de son abondance dans l'océan et les rivières.

Encore aujourd'hui, le saumon est considéré comme étant l'un des aliments les plus savoureux et sains disponibles.

Mais l'intérêt de ce poisson dépasse largement son importance comme source de nourriture. Les saumons naissent dans les lacs et les rivières avant de se diriger vers l'océan; lorsqu'ils retournent à leur rivière pour frayer, ils apportent des nutriments de l'océan. Les ours, les aigles et d'autres animaux qui se nourrissent de saumons sèment à leur tour ces nutriments plus loin dans les forêts.

Cependant, les saumons ne sont plus aussi nombreux qu'avant à remonter les rivières. Les saumons sockeyes qui remontent le fleuve Fraser sont composés de 40 stocks différents, tous reliés aux lacs où ils retournent frayer. Chaque stock est important pour la santé générale du sockeye et sa résilience. L'été dernier, le gouvernement fédéral a interdit la pêche du sockeye Fraser lorsqu'un million de saumons, au lieu des 10 millions attendus, ont remonté la rivière. Il s'agit de la troisième année d'affilée où l'on constate des retours aussi peu élevés.

L'interdiction de pêcher sur la Fraser promulguée en 2009 était une bonne décision; tous les stocks de sockeye accusaient un taux de retour horriblement bas. Toutefois, selon les plans de pêche actuels, si un stock de saumon important voit son taux de retour augmenter radicalement, la pêche agressive sera permise ce qui pourrait menacer les stocks qui risquent l'extinction.

Malgré cette situation critique, le Marine Stewardship Council (MSC) a récemment décidé de certifier tous les saumons sockeyes de la Colombie-Britannique comme étant viables. Le MSC est une agence située au Royaume-Uni qui offre des services d'évaluation et de certification écologique pour les pêcheries partout dans le monde, et ce, à la demande même des pêcheries.

Il semblerait également que le MSC soit sur le point de certifier la pêche à l'espadon de l'Atlantique comme étant durable, malgré le fait que cette pêche menace des tortues et des requins en voie de disparition.

La certification et l'étiquetage d'espèces marines comme étant viables est une initiative très importante. Cela fournit des renseignements essentiels aux consommateurs et crée des incitatifs pour que les pêcheries deviennent viables. Seulement, il faut le faire correctement, et ce, dès le commencement. Si les normes sont trop peu élevées, nous risquons de légitimer et de rendre « vertes » les pratiques existantes qui ne sont pas durables. Et s'il est trop difficile pour les chefs de l'industrie de tirer avantage des étiquettes de durabilité, nous réduisons les possibilités de changement. Si nous faisons trop d'erreurs avec l'écoétiquetage, les consommateurs seront confus plutôt que rassurés et cela mènera à un manque de confiance.

Le MSC fournit des normes rigoureuses pour l'évaluation des pêcheries, mais nous y voyons des limites, comme l'illustre la certification accordée aux sockeyes. Bien que la certification du MSC dépende de la façon dont une pêche spécifique est gérée, le système de gestion du sockeye Fraser a récemment été remis en question et fait présentement l'objet d'une enquête judiciaire fédérale. Nous ne connaissons pas toutes les raisons du déclin du sockeye Fraser, mais il est clair que les problèmes concernant sa gestion y sont en cause.

Bien que les normes de certification du MSC soient élevées, il existe des lacunes dans l'application de ces normes. Premièrement, pas une seule pêcherie ayant entamé le processus n'a échoué la certification. De plus, le MSC permet aux pêcheries qui doivent améliorer leurs pratiques d'utiliser le logo à condition de se plier à des « exigences » ou de promettre de s'améliorer plus tard. Il est impossible de savoir si ces conditions sont bel et bien respectées.

Outre le MSC, il existe d'autres approches comme le programme SeaChoice du Canada, formé par la Fondation David Suzuki et d'autres organismes de protection, ainsi que le programme Seafood Watch de l'Aquarium de Monterrey Bay, aux États-Unis. Ces programmes classent les pêcheries et les produits de la mer dans trois grandes catégories de durabilité basées sur des critères écologiques. Contrairement au MSC, toutefois, SeaChoice n'est pas un programme de certification.

Il y a toujours de l'espoir pour le MSC. D'abord, le MSC doit renforcer l'application de ses normes. L'organisme doit faire respecter l'application de ses conditions et modifier ses façons de faire pour s'assurer que ces certificateurs sont indépendants. Actuellement, c'est l'industrie elle-même qui embauche les certificateurs, ce qui peut occasionner un conflit d'intérêt réel ou apparent.

Ces améliorations doivent être mises en place dès maintenant. En octroyant le logo MSC à des pêcheries comme celles du sockeye du fleuve Fraser ou de l'espadon dans l'Atlantique, c'est la crédibilité du MSC qui est mise en cause. Si cette certification perd de sa crédibilité et que le marché cesse de croire en l'écoétiquetage, il se pourrait que nous perdions un outil majeur pour améliorer la santé de nos océans et le sort des gens qui en dépendent.

29 janvier 2010

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