Le changement climatique est un symptôme de notre folie économique | La science en action | Fondation David Suzuki
Photo: Le changement climatique est un symptôme de notre folie économique

Les Canadiens se sont rassemblés contre la prorogation du Parlement à Ottawa. (Crédit: Green Colander)

Par David Suzuki avec Faisal Moola

Dans une entrevue accordée à CBC sur sa décision de proroger le Parlement, le premier ministre Stephen Harper a affirmé que la première préoccupation des Canadiens était l'économie.

Il a ensuite calmé les inquiétudes sur une possible complicité canadienne dans la torture en Afghanistan et a ignoré le fait que les Canadiens considèrent les changements climatiques comme un problème de premier ordre.

M. Harper s'est souvent servi de l'économie comme excuse pour rejeter nos obligations internationales comme signataire du protocole de Kyoto et pour repousser toute discussion sérieuse sur le besoin criant en matière de réductions nos émissions à effets de serre, de développement d'énergies renouvelables et de création d'emplois verts. Dans son plus récent remaniement de cabinet, M. Harper a réaffirmé que l'économie était la priorité de son gouvernement.

Brandir le spectre d'une catastrophe économique est une façon commode de minimiser l'importance ou d'ignorer d'autres problèmes, bien que la dégradation écologique mondiale comporte d'énormes implications économiques. L'ancien économiste en chef de la Banque mondiale, Lord Stern, dans son analyse avant-gardiste des aspects économiques du changement climatique, a conclu qu'agir pour garder les émissions de gaz à effets de serre sous les niveaux risquant d'engendrer un changement climatique désastreux pourrait requérir des investissements de l'ordre de deux à trois pour cent du PIB mondial. Il s'agit d'une énorme somme d'argent, mais un investissement de cette envergure garantirait la création de nouveaux emplois et nous ferait évoluer vers un avenir énergétique plus durable et sain. Lord Stern a aussi indiqué que d'échouer dans notre course à la réduction de gaz à effets de serre détruira l'économie et coûtera davantage que les Première et Deuxième guerres mondiales combinées!

Comment quelqu'un qui prétend se préoccuper de l'économie peut-il ignorer cette réalité?

Les défis auxquels nous faisons face sont bien plus profonds qu'une simple chute économique. Ils menacent l'existence même de notre civilisation. La crise environnementale ne concerne pas uniquement les émissions de gaz à effet de serre, la pollution toxique, la disparition des forêts ou les espèces en voie de disparition. Il s'agit de déterminer si la biosphère peut continuer à supporter ses plus grands prédateurs, et aucune autre espèce n'est plus haut placée que les humains au sommet de la chaîne alimentaire.

Lors d'un débat paru dans le journal anglais Guardian entre George Monbiot et Paul Kingsnorth (18 août 2009), tous deux écrivains et environnementalistes de renom, M. Kingsnorth fait référence à un ensemble de graphes comprenant le même axe horizontal, mesurant la période entre 1750 et 2000. Les graphes mesurent «les niveaux de population, la concentration de CO2 dans l'atmosphère, l'exploitation des pêcheries, la destruction des forêts tropicales, la consommation de papier, le nombre de véhicules motorisés, l'utilisation de l'eau, le taux des espèces en voie de disparition et la totalité du produit national brut de l'économie humaine.»

Ce qui est fascinant, c'est que les courbes des graphes sont presque identiques pour tous les facteurs, aussi disparates soient-ils: «Une ligne débute à gauche de la page, grimpe graduellement au fur et à mesure qu'elle se déplace vers la droite, puis dans le dernier pouce, c'est-à-dire vers 1950, elle fait un virage abrupt vers le haut.»

Ces courbes sont utilisées couramment, particulièrement pour l'étude des populations. Essayez ceci: prenez une feuille de papier et dessinez une ligne horizontale représentant le temps, d'il y a 150 000 ans (lorsque notre espèce est apparue sur Terre) à nos jours. Pendant plus de 99 % du temps, la courbe est pratiquement plate, s'élevant imperceptiblement jusqu'à ce qu'elle atteigne un milliard dans l'infime portion d'autour 1830. Puis, la courbe se redresse soudainement pour atteindre le chiffre de 6,8 milliards que nous observons aujourd'hui. Rien ne peut s'élever si abruptement sans se buter à une limite, sans en arriver à un effondrement rapide.

La conclusion de M. Kingsnorth? «Ces tendances ont toutes la même origine: une économie humaine avide entraînant le monde directement vers le chaos.»

Il soutient que plusieurs d'entre nous, y compris « une grande partie du mouvement environnemental dominant », ignorent cette réalité parce que «nous sommes toujours attachés à une vision du futur comme une version rehaussée du présent. Nous croyons toujours au "progrès", tel que l'a mollement défini le libéralisme occidental.» Même si j'ai tendance à vouloir partager les arguments légèrement plus optimistes de M. Monbiot, j'ai bien peur que M. Kingsnorth ne marque un point.

«Le changement climatique frôle le point de non-retour, pendant que nos chefs battent le tambour pour obtenir une plus grande croissance», argue M. Kingsnorth. «Le système économique sur lequel nous nous appuyons ne peut être modifié sans d'abord s'effondrer, puisqu'il s'appuie sur cette croissance pour fonctionner.»

Nous ne pouvons plus nous mettre le doigt dans l'œil et croire que le simple fait de recycler et de composter, de remplacer des ampoules et d'acheter des voitures hybrides va nous faire sortir de ce bourbier. Ces mesures ont du poids, mais elles ne sont que le début. Notre obsession et notre acharnement aveugle envers une constante croissance se trouvent au cœur même de la crise. Si M. Harper était sérieux lorsqu'il a déclaré que l'économie était la plus haute priorité du pays, il devrait d'abord s'occuper de l'état de l'écosphère actuelle. Le changement climatique est le bon endroit où commencer.

22 janvier 2010

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