Le message derrière la nappe de pétrole | La science en action | Fondation David Suzuki
Photo: Le message derrière la nappe de pétrole

(Crédit: [ Mooi ] via Flickr)

Par David Suzuki avec Faisal Moola

Ça ne pourrait jamais arriver ici. C'est ce qu'a déclaré le premier ministre Stephen Harper lorsque le golfe du Mexique a été frappé par le terrible désastre écologique, événement qu'il a qualifié de «catastrophe environnementale comme on n'en a jamais vu depuis très longtemps».

British Petroleum, la société derrière l'immense fuite au large des côtes américaines, possède trois permis de forage dans la mer de Beaufort située dans l'Arctique canadien. BP et d'autres entreprises ont demandé au gouvernement fédéral d'assouplir les règles environnementales entourant le forage dans l'Arctique. Et la Colombie-Britannique essaie toujours de convaincre Ottawa de lever le moratoire sur le forage au large de la côte Pacifique. Il y a également un projet d'Enbridge qui prévoit construire un pipeline pour acheminer le pétrole des sables bitumineux vers la côte de la Colombie-Britannique où on le chargera sur des navires pétroliers à destination du monde entier. Des questions ont aussi été soulevées sur la sûreté d'un puits marin dont Chevron a commencé le forage au large de Terre-Neuve. Ce puits sera encore plus profond que celui du golfe du Mexique.

À d'innombrables reprises, on nous a assuré que la technologie était sûre. Cependant, le récent désastre démontre clairement qu'aucune technologie n'est à l'abri des accidents ou des erreurs. Peut-on vraiment prendre ce risque?

Le président Barack Obama a stoppé les projets de forage dans le golfe jusqu'à ce qu'une enquête fasse la lumière sur les événements (toutefois, selon le Centre pour la biodiversité, les États-Unis ont approuvé 27 autres projets de forage off shore depuis la fuite), et le gouverneur de la Californie Arnold Schwarzenegger a instauré un moratoire semblable sur le forage au large des côtes de son État. D'un autre côté, le Canada n'a pas l'intention de freiner le forage sur la côte est ou dans l'Arctique, et le gouvernement de la Colombie-Britannique continue de faire pression pour le forage sur ses côtes. Lorsqu'une catastrophe de cette ampleur survient, nous devrions prendre le temps de réexaminer nos propres programmes présentant des risques semblables afin d'éviter de menacer nos océans et nos communautés côtières.

La côte de la Colombie-Britannique, réputée mondialement pour la richesse de sa biodiversité et son industrie du tourisme dynamique, est particulièrement vulnérable aux impacts d'un déversement de pétrole. Le pétrole serait rapidement transporté par les courants riches en nutriments et aboutirait sans nul doute sur le continent, l'île de Vancouver et les côtes Haida Gwaii. Un tel événement menacerait les orques, les saumons, les oiseaux et un très grand nombre d'espèces végétales et animales, sans oublier l'effet dévastateur sur les industries de la pêche et du tourisme.

Sommes-nous prêts à payer ce prix pour une source d'énergie polluante et non renouvelable? Le pétrole peut sembler bon marché si on le compare aux autres formes d'énergie. Mais si on prend en compte les coûts reliés aux désastres actuels et éventuels ainsi qu'à la pollution qu'il engendre quotidiennement, ce n'est pas du tout avantageux.

Une réaction plutôt surprenante au déversement de pétrole provient des défenseurs des sables bitumineux de l'Alberta. Selon eux, le désastre dans le golfe du Mexique est une bénédiction. Une caricature publiée dans le Edmonton Journal montrait le président américain Obama debout dans le golfe avec les mains souillées de pétrole qui disait: «À bien y penser, les sables bitumineux de l'Alberta sont une bonne idée... » Les sables bitumineux ont été reliés à plusieurs problèmes d'ordre écologique, social et médical, y compris la pollution toxique des eaux et l'émission excessive de gaz à effet de serre — et tout cela n'est en rien modifié par le déversement dans le golfe. Les conséquences désastreuses des déversements en mer sont peut-être plus visibles dans l'immédiat, mais le forage terrestre peut également causer des dommages à l'environnement. Les fuites, les déversements, les explosions et les feux sont plus fréquents que les gens ne le pensent.

Une réaction plus sensée au déversement serait de reconnaître les risques énormes associés à cette source d'énergie et à la manière dont on l'extrait. Il est évident que les coûts des sables bitumineux et du forage en haute mer devraient motiver nos efforts pour arriver à une énergie exempte d'émissions de gaz carbonique. Les problèmes ne feront qu'empirer lorsque nous atteindrons le pic pétrolier, alors que les sources plus accessibles de pétrole auront été taries et qu'on devra se replier sur les sources plus difficiles d'atteinte — et plus polluantes — des sables bitumineux ou de l'océan.

De toute évidence, nous ne pouvons cesser d'utiliser les combustibles fossiles immédiatement, mais la récente catastrophe constitue une occasion parfaite de revoir les coûts de notre consommation d'énergie et des avenues qui s'offrent à nous. Il est primordial de se sevrer du pétrole et de l'essence pour amorcer la transition vers des sources d'énergie plus propres. Si nous étions vraiment avisés, on ralentirait notre consommation de l'énergie dont nous disposons aujourd'hui — comme les sables bitumineux, par exemple — pour mieux subventionner la recherche et le développement d'une énergie non polluante.

Liens Internet (en anglais):

Citation de Stephen Harper: «Ça ne pourrait pas arriver ici»

Caricature du Edmonton Journal — Saturday, May 08, 2010

Les sociétés pétrolières demandent un assouplissement des règles en Arctique

Des doutes sur les projets de forage au large de Terre-Neuve

Les dangers du forage terrestre

Le Centre pour la biodiversité rapporte que les États-Unis ont approuvé 27 autres projets de forage off shore

14 mai 2010

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