Photo: Les Autochtones sont la clé du succès de l'Entente boréale

Ghislain Picard, chef de l'Assemblée des premières nations au Québec et au Labrador.
(Crédit: FRAPRU)

Par David Suzuki avec Faisal Moola

Récemment, des groupes environnementaux, dont la Fondation David Suzuki, ont surpris beaucoup de gens en se joignant à l'industrie forestière pour dévoiler la plus importante entente sur la protection des forêts de notre histoire. L'Entente sur la forêt boréale canadienne concerne plus de 72 millions d'hectares de nature sauvage, de la Colombie-Britannique à Terre-Neuve-Labrador.

Selon cette entente, 21 compagnies forestières, toutes membres de l'Association des produits forestiers du Canada, cesseront la coupe de bois sur une superficie de 29 millions d'hectares d'habitat pour les animaux tout en développant de nouveaux plans de zones de conservation pour les caribous. Cet habitat est primordial à la survie du caribou des bois et à d'autres espèces en voie de disparition.

En ce qui a trait à la superficie restante, les sociétés forestières ont également accepté de renouveler leurs méthodes de coupe pour les rendre plus durables et environnementales grâce à l'introduction de la gestion basée sur l'écosystème (en anglais seulement). En retour, les groupes environnementaux suspendront leurs campagnes de boycottage envers les forestières qui participent à l'entente. Pour plusieurs écologistes, le recours aux négociations avec l'industrie forestière était motivé par le besoin urgent d'arrêter la « saignée » de la forêt boréale abritant les caribous. Selon un rapport du gouvernement fédéral, la survie de plusieurs troupeaux de caribous canadiens est menacée si les pratiques actuelles d'exploitation forestière industrielle, comme la coupe à blanc et la construction de routes, ne sont pas arrêtées.

Dans les collines à l'ouest du village de Hinton, en Alberta, un troupeau est particulièrement menacé. Près de 82% de l'habitat du troupeau Little Smoky est actuellement morcelé par des coupes à blanc et par des routes, des lignes sismiques, des pipelines et des têtes de puits. Les scientifiques croient que ce troupeau, ainsi que tous les troupeaux de l'Alberta disparaîtront si nous ne faisons rien pour protéger et restaurer leur habitat.

Le caribou n'est pas la seule espèce en péril. L'ours Grizzly, la martre d'Amérique, le carcajou et plusieurs espèces de gibiers d'eau et d'oiseaux chanteurs sont sur le déclin dans cette importante région forestière. De plus en plus, les forêts boréales du monde entier sont menacées de toutes parts, comme le révèle une étude publiée dans Proceedings of the National Academy of Sciences (en anglais seulement). Selon cette étude, les dernières années ont vu une diminution des forêts au profit du développement des ressources et aux perturbations naturelles exacerbées par les changements climatiques causés par l'homme, comme les désastreuses épidémies d'insectes. Aucun autre biome n'a été sujet à un changement aussi drastique, pas même les forêts tropicales de l'Amazonie. Bien qu'on n'ait jamais vu un tel niveau de confiance et de coopération entre les écologistes et leurs adversaires avec cette entente historique, il est clair que les décisions finales seront prises par les gouvernements fédéral, provinciaux, territoriaux et aborigènes.

La grande partie de la forêt boréale se trouve en territoire ancestral des Premières Nations, et la plupart du temps, les disputes sur les traités demeurent non résolues. Pour tout ce qui touche la zone boréale, le gouvernement doit obligatoirement consulter les peuples autochtones qui sont les responsables en titre de ces terres. Cela veut dire que, même si les sociétés forestières ont volontairement cessé leurs activités menaçant l'habitat du caribou, les Autochtones doivent décider du sort ultime de la forêt avec les gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux.

Ainsi, le succès de cet effort sans précédent pour protéger la forêt boréale dépend en grande partie du soutien et du leadership des peuples autochtones. Comme le faisait remarquer le chef de l'assemblée des Premières Nations du Québec et Labrador Ghislain Picard, «les intentions [de l'Entente] sont bonnes, mais doivent évidemment être soutenues par une volonté réelle d'impliquer les Premières Nations qui ont des droits sur ces terres».

Nous sommes d'accord. L'Entente reconnaît que «les peuples autochtones possèdent des droits constitutionnels, de même que des intérêts et aspirations légitimes sur ces terres». Il s'agit d'un bon commencement. Mais comme nour prévient le chef Picard, les groupes environnementaux, les sociétés forestières et les gouvernements fédéral et provinciaux doivent maintenant s'assurer que les peuples autochtones de la région boréale sont impliqués et soutenus dans la protection de la forêt et qu'ils en reçoivent les bénéfices réels.

Les peuples aborigènes ont toujours été à l'avant-plan des plus grandes victoires de la cause environnementale aux quatre coins du monde, qu'on pense seulement à la protection de la forêt amazonienne par les Kayapo ou de la récente entente survenue entre le peuple Dehcho (en anglais seulement) et le gouvernement canadien pour la protection de 30 000 km2 de nature boréale dans les Territoires du Nord-Ouest. Ces victoires rendues possibles grâce au travail de collaboration entre les aborigènes et leur gouvernement sont un exemple à suivre pour que l'Entente sur la forêt boréale réussisse à atteindre ses ambitieux objectifs.

28 mai 2010