Photo: Activités d'extérieur: bon pour les enfants et pour la planète

Avant d'attendre de nos enfants qu'ils protègent la nature, nous devons leur apprendre à expérimenter le monde naturel.
(Crédit : Jenny Lee Silver via Flickr)

Par David Suzuki avec Faisal Moola

J'ai grandi à London, en Ontario; au début des années 50, les portes arrière des maisons s'ouvraient entre 17h30 et 18 h, et les parents appelaient Johny et Mary à souper. Nous jouions alors dans le parc, dans le stationnement déserté, ou dans le fossé avoisinant. À cette époque, on ne captait aucune chaîne de télévision à London; le peu de personnes qui possédaient un téléviseur devaient s'arranger pour capter les signaux de Cleveland ou de Détroit et se contenter d'images floues en noir et blanc, avec en prime de la neige électronique. Il n'y avait pas d'ordinateurs, pas de téléphones sans fil, pas de iPod: la technologie numérique n'existait pas. Jouer dehors était alors notre activité principale.

De nos jours, selon l'auteur Richard Louv (lien en anglais seulement), seulement six pour cent des jeunes de neuf à treize ans aux États-Unis jouent dehors dans une semaine normale. Cette réalité se répercute par une chute libre de la pratique de la pêche, de la nage et même de la bicyclette. M. Louv, cofondateur du Children and Nature Network, a remarqué qu'à San Diego, «90% des enfants vivant en ville ne savent pas nager» et que «34% ne sont jamais allés à la plage».

J'habite près de l'océan à Vancouver, et lorsque mes enfants fréquentaient l'école primaire, je consultais le tableau des marées et attendais impatiemment les marées très basses pour amener les classes de ma fille à la plage. J'étais toujours étonné du nombre d'enfants qui n'étaient jamais allés à une plage «sauvage». Certains avaient peur de marcher dans la boue du replat de marée. La plupart d'entre eux n'avaient jamais soulevé une pierre pour y découvrir des crabes, des anguilles de roche et des anémones. Souvent, leur réaction immédiate en était une de dégoût, mais je ne suis jamais tombé sur un enfant qui, après quelques minutes, n'était pas fasciné par ces merveilles de la nature.

Mais il faut dire que je me fais vieux... Toutes ces impressions ne sont peut-être qu'une nostalgie des «bons vieux jours». Les enfants d'aujourd'hui ont du mal à comprendre le monde de mon enfance. Ils me demandent toujours avec stupéfaction «Mais que faisiez-vous pour vous occuper?». Ils ne peuvent imaginer un monde sans appareils électroniques, sans être «branché».

L'éminent biologiste de Harvard E.O. Wilson (lien en anglais seulement) a inventé le terme «biophilie» pour désigner notre besoin de s'affilier à d'autres espèces (bio = vie, philie = amour). Il croit que cette tendance est intégrée à même nos gènes, et qu'elle reflète nos racines évolutionnaires. Dans les villes, nous travaillons de plus en plus en allant à l'encontre de nos besoins biophiliques en instaurant une biophobie. Nous inculquons des attitudes à nos enfants par nos réactions envers l'intrusion de la nature dans nos demeures: «Sors ça», «Ne touche pas», «Ça pourrait mordre», etc.

Cela pose problème, car notre façon de traiter le monde qui nous entoure est une analogie de nos valeurs et de nos croyances. Nous traitions différemment les autres espèces lorsque nous croyons qu'elles sont de la famille, et non pas une simple ressource, un produit ou une occasion. Notre façon de voir le monde détermine comment nous le traitons, et nous ne protégeons que ce que nous connaissons et aimons.

Nos villes se sont pourtant développées en se souciant davantage des besoins des voitures et du commerce que ceux des gens. Lorsqu'un père doit de rendre en cour pour défendre le droit des enfants de jouer au hockey de rue, il y a de quoi s'inquiéter.

La mondialisation nous a déconnectés du monde réel; nous achetons des produits pour leur nom de marque, sans nous soucier des matériaux utilisés, de leur provenance et des conditions dans lesquelles les composants ont été fabriqués et assemblés. La nourriture que l'on mange ne correspond plus nécessairement à la saison dans laquelle on se trouve, ou à la production locale. Il devient plus simple de se concentrer sur l'économie et la consommation, et d'oublier la véritable source d'où provient tout ce dont nous avons besoin et ce que nous utilisons: la nature.

Nos enfants ont troqué l'expérience du plein air et de la nature pour le monde clos de l'électronique, engendrant un «trouble de déficit de nature». Pour ceux d'entre nous qui se préoccupent de l'état de la biosphère, il s'agit là d'un fait dérangeant, car une personne pour qui la nature est étrangère ne remarquera pas la dégradation environnementale, et s'en souciera encore moins.

C'est pourquoi de nombreux environnementalistes sont inquiets de la façon dont les jeunes grandissent. Les ordinateurs, la télévision, les jeux vidéo et l'Internet leur offre information et divertissement dans un monde virtuel, sans les dangers ou l'inconfort des piqûres de moustiques, de la pluie et du froid, des pentes abruptes ou des «dangereux» animaux que l'on retrouve dans le monde réel — et sans toutes les joies que ce dernier a à offrir. À moins que nous n'ayons envie d'encourager nos enfants à se reconnecter avec le monde de la nature et à l'apprécier, nous ne pouvons nous attendre à ce qu'ils le protègent et en prennent soin.

22 juillet 2010