Photo: Des contes anciens pour éclairer notre monde moderne

David Suzuki et la Fondation ont travaillé avec les peuples Kayapo du Brésil en 1992.

Par David Suzuki avec Faisal Moola

Lorsque je suis confronté au babillage des politiciens et au brouhaha médiatique, je ne peux m'empêcher de penser aux vérités simples qu'on enseigne aux enfants.
Vous vous souvenez les fables et les contes d'Ésope, d'Hans Christian Andersen et des frères Grimm qui nous emballaient tout en livrant des messages puissants? Deux de ces histoires pour enfants sont particulièrement importantes aujourd'hui, selon moi.

Il était une fois, un couple qui possédait une poule pouvant pondre un œuf en or chaque jour. Le couple devint très riche, mais n'était pas satisfait de recevoir un seul œuf par jour. Par cupidité, ils tuèrent la poule, pensant accéder aux œufs d'or. Bien sûr, ils se rendirent compte que l'intérieur de l'oiseau était comme tous les autres. Ils avaient tout perdu.

Cette histoire m'est venue en tête lorsque je travaillais à un épisode de l'émission « Nature of Things » sur la destruction de la forêt amazonienne. Dans les années 1980, le gouvernement du Brésil encourageait les gens à déménager en Amazonie pour y vivre et y faire fortune. «Une terre sans peuple pour un peuple sans terre», claironnait le gouvernement de l'époque.

Et c'est alors que l'un des écosystèmes les plus importants, complexes et irremplaçables de la planète a été coupé, inondé, miné et brûlé pendant des décennies. Les Brésiliens étaient à la recherche de leur El Dorado, la cité d'or. Mais comme dans le conte, l'El Dorado n'est pas les ressources qui sont exploitées jusqu'à leur disparition, mais bien la forêt elle-même.

Nombre de gens considèrent les activités en Amérique du Sud comme une réponse à la pauvreté. Si c'est le cas, quelle est notre excuse? En Amérique du Nord, nous avons démoli la majeure partie de nos forêts anciennes par la pratique insoutenable de la coupe à blanc. Partout au pays, toutes les communautés forestières sont tombées en déclin en même temps que les forêts ont été décimées. D'une certaine manière, les œufs d'or représentent les bénéfices engrangés par l'industrie forestière année après année, à condition que la poule, c'est-à-dire la forêt, soit en bonne santé.

Nous nous trouvons sans cesse en manque d'œufs, nous voulons toujours plus d'œufs. Ce faisant, nous tuons la poule qui les fournit. La situation se répète en agriculture où nous utilisons la couche arable qui a pris des millénaires à se créer; nous le faisons dans l'industrie de la pêche alors que notre puissance technologique grandissante nous permet d'attraper plus de poissons plus rapidement; et nous le faisons dans le Nord de l'Alberta où nous détraquons l'écosystème boréal, polluons l'eau et relâchons d'énormes quantités de gaz à effet de serre dans l'atmosphère. Tout ça pour obtenir plus d'œufs d'or sans jamais se soucier de la poule.

J'ai pensé à un autre conte pour enfants alors que l'écoutais une interview du journaliste de la CBC Peter Mansbridge et le premier ministre Stephen Harper plus tôt cette année. Le premier ministre affirmait que les Canadiens ne se préoccupaient que de l'économie et que l'implication possible du Canada dans des cas de torture en Afghanistan ne les intéressait pas. M. Harper a également ignoré la forte demande de la population pour un plus grand leadership sur les changements climatiques, peu avant le Sommet de Copenhague. Le conte qui m'est alors venu en tête est «Les Habits Neufs de l'Empereur», d'Andersen.

Il y a très longtemps, un empereur oisif se préoccupait exagérément de son apparence. Deux tailleurs futés lui promirent donc de lui fabriquer un costume à partir d'un matériau qui serait invisible aux personnes stupides ou indignes de son rang. Lorsque les tailleurs prétendirent lui montrer des échantillons, l'empereur ne pouvait avouer qu'il ne les voyait pas, car cela revenait à admettre son incompétence ou sa stupidité. Ses courtisans et ses ministres, tout comme lui, ne pouvaient admettre qu'ils ne voyaient rien. Lorsque les tailleurs arrivèrent avec le costume, tout le monde s'émerveilla. L'empereur l'enfila prestement et sortit parader afin que tous puisse l'admirer dans sa nouvelle tenue. Personne n'avoua qu'il ne voyait rien. Seul un enfant s'exclama : «L'empereur est nu !».

Aujourd'hui, la dégradation écologique se retrouve partout. Les forêts boréales de la Colombie-Britannique sont devenues rouges, victimes d'un insecte de montagne qui réussit à survivre aux hivers devenus trop chauds. Les fermiers constatent que le temps de la récolte se fait de plus en plus tard. Les ornithologues rapportent que les oiseaux reviennent du Sud deux semaines plus tôt que prévu et qu'ils y repartent deux semaines plus tard. Les skieurs professionnels voient leur compétition annulée en Europe à cause du manque de neige. Les glaciers rapetissent et la banquise de l'Arctique est en train de fondre... La liste est encore longue. Mais alors que l'empereur et ses sujets serviles étaient aveuglés par leur vanité, nous c'est notre vision qui est obstruée par l'économie et la politique.

Débarrassons-nous de ces œillères et regardons le monde comme le font les enfants.

16 septembre 2010