Photo: L'appel à l'aide du caribou

(Crédit : code poet via Flickr)

Par David Suzuki avec Faisal Moola

Ce n'est pas tous les jours qu'un congrès scientifique international réunit le savoir traditionnel aborigène et la science occidentale. Mais lorsqu'une espèce unique est menacée, il faut adopter une approche tout aussi unique.

La menace en question concerne la disparition accélérée du caribou de l'Amérique du Nord (lien en anglais uniquement). Des centaines de scientifiques, de gestionnaires de la faune et de leaders autochtones provenant des quatre coins du Canada, ainsi que du Groenland, de la Russie et de la Norvège, se sont réunis pendant quatre jours à Winnipeg pour discuter du problème.

Les biologistes estiment que la population globale du caribou a réduit de moitié depuis les cinquante dernières années. Et le Canada ne fait pas exception. Selon une étude fédérale effectuée en 2009 par un groupe d'experts en biologie, 29 des 57 troupeaux restants de caribous boréaux du Canada ne sont pas autosuffisants et, à certains endroits comme dans le nord-est de la Colombie-Britannique, ils sont carrément au bord de l'extinction. La preuve scientifique indique deux facteurs pour cela: le développement industriel dans la forêt boréale abritant les caribous, dont la foresterie, les mines et le développement pétrolifère et gazier, et les changements climatiques, qui soumettent les caribous à d'énormes pressions.

Le caribou est un animal timide, qui prend peur facilement et qui souffre automatiquement des plus petits changements apportés à son habitat. Les scientifiques ont découvert qu'une route seule peut complètement modifier la trajectoire de migration d'un troupeau entier.

De plus, le caribou est un bon indicateur de l'état de santé général de la forêt. La force des troupeaux peut refléter la santé de la forêt environnante sur laquelle ils dépendent. La chute drastique du nombre de caribous au cours des dernières décennies signale clairement que la forêt boréale du Canada est en détresse.

Le déclin des caribous, c'est aussi un problème écologique et social. Non seulement cet animal joue un rôle de première importance dans l'écologie de la forêt boréale, mais il est déterminant pour les peuples autochtones et Métis qui vivent dans le nord. La viande de caribou est nourrissante et riche en calories, les os et la peau sont couramment utilisés pour en faire des outils et des vêtements. Beaucoup de groupes aborigènes entretiennent depuis longtemps une relation spirituelle avec le caribou.

L'existence de ce dernier est donc primordiale pour la santé et le bien-être des communautés indigènes du nord.

Le Sommet sur les caribous (lien en anglais uniquement) visait à échanger des informations sur la meilleure manière de retarder l'important désastre écologique et social qui menace de décimer la population de caribou du Canada boréal. Au contraire des habituels congrès scientifiques internationaux, celui-ci rassemblait aussi des représentants aborigènes et des gardiens du savoir «traditionnel», comme les anciens, afin de diriger les discussions et partager les points de vue des communautés qui ont coexisté avec les caribous pendant des milliers d'années. Alors que l'application de méthodes scientifiques courantes est cruciale à la planification des efforts de conservation d'espèces, une telle approche serait incomplète sans la connaissance traditionnelle et l'expérience pratique des peuples les plus proches des caribous.

Ce sont aussi ces peuples qui risquent de perdre le plus en termes de culture et de mode de vie si jamais les caribous viennent à disparaître.

Comme l'a noté le président de la Première nation Déné Tha et ancien premier ministre des Territoires du Nord-Ouest, Stephen Kakfwi (lien en anglais uniquement), les peuples aborigènes jouent un rôle prépondérant dans la gestion des efforts de conservation des caribous. «Les Premières nations possèdent de vastes connaissances sur la gestion de territoire telle qu'elle s'applique au caribou, a-t-il déclaré aux médias présents au Sommet. La perte des caribous ne représente pas un défi intellectuel ni même une possibilité pour nous. Si les caribous disparaissent, notre peuple disparaîtra aussi.»

M. Kakfwi est même allé plus loin en lançant un appel aux intervenants, y compris les organismes non gouvernementaux, l'industrie et le gouvernement, à s'asseoir et travailler ensemble. «Nous ne pouvons plus continuer à nous disputer» faisant ainsi référence aux groupes environnementaux, aux exploiteurs de sables bitumineux comme Syncrude et au premier ministre de l'Alberta Ed Stelmach.

Nous sommes entièrement de cet avis. Les scientifiques nous disent que la protection de grandes surfaces d'habitat boréal, toutes interconnectées, est cruciale afin de prévenir la décimation des caribous et favoriser leur réhabilitation éventuelle. Mais ce plan de sauvetage est seulement possible si nous obtenons la participation et la collaboration inconditionnelle des peuples aborigènes et du gouvernement.

Des décisions gouvernementales sur le sort de l'habitat du caribou, tel que la nouvelle réglementation sur les espèces en péril de l'Ontario et le Plan Nord du Québec, entreront bientôt en vigueur. Pour qu'elles connaissent le succès, les actions des gouvernements doivent se baser sur les dernières données scientifiques, mais aussi sur le savoir des Premières nations relatif au caribou, ce symbole du Grand Nord.

9 décembre 2010

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