Est-il «éthique» de faire l'autruche avec les sables bitumineux? | La science en action | Fondation David Suzuki
Photo: Est-il «éthique» de faire l'autruche avec les sables bitumineux?

Il a été avancé que les sables bitumineux de l'Alberta contribuent à près de 5% des émissions de gaz à effet de serre du Canada. (Crédit : Pete Williamson via Flickr)

Par David Suzuki avec Faisal Moola

S'inspirant directement du livre de leur ami conservateur et ancien lobbyiste de l'industrie du tabac Ezra Levant, le premier ministre Harper et son nouveau ministre de l'environnement, Peter Kent, ont commencé à appeler les sables bitumineux de l'Alberta du «pétrole éthique».

L'amitié entre le premier ministre et M. Levant remonte à très longtemps. C'est M. Levant qui s'est désisté à contrecoeur de la candidature du parti de l'Alliance dans Calgary Southwest afin de laisser toute la place à Stephen Harper pour le scrutin de 2002. Toutefois, l'argument du «pétrole éthique» qu'ils avancent présente des trous aussi grands que ceux qu'on peut retrouver dans le sol de la région de Fort McMurray.

Premièrement, l'argument n'est pas logiquement valide. Le fait qu'un pays soit considéré «éthique» ne veut absolument pas dire que tout ce qu'il produit ou exporte est aussi éthique. Si nous voulons approfondir le côté éthique de ce problème, il faut considérer l'aspect éthique de l'ensemble de la production d'énergie. Ça veut donc dire qu'il faut considérer les impacts des différents systèmes énergétiques sur la population et sur l'environnement.

Dans ce cas-ci, les données scientifiques sont troublantes. Il a été avancé que les sables bitumineux de l'Alberta contribuent à près de 5% des émissions de gaz à effet de serre du Canada et qu'il s'agit de la source d'émission ayant la croissance la plus rapide. Jusqu'ici, c'est 600 kilomètres carrés de forêt boréale qui a été dérangée sans quasiment aucune chance de vraie réhabilitation, sans compter les énormes quantités d'eau utilisée et la pollution de l'air et de l'eau qui accompagne la production de ce type de pétrole.

L'été passé, une étude scientifique indépendante, revue par un comité de lecture, a démontré que les sous-produits toxiques émanant de l'extraction des sables bitumineux sont en train d'empoisonner le fleuve Athabasca, mettant en danger les communautés autochtones vivant en aval qui y pêchent le poisson. Des études liées à la santé ont exposé que les membres de ces communautés accusent déjà un taux de cancer élevé associé à l'exposition à ces toxines.

S'il s'agit là de la source de pétrole la plus «éthique» qu'on peut trouver, il y a lieu de questionner la moralité de notre bitume hautement transformé. Par exemple, si nous vendons le pétrole à des pays qui se soucient peu ou pas des droits humains, comme la Chine, est-ce que cela affecte la nature «éthique» du produit? Et à quel point les compagnies exploitant les sables bitumineux sont-elles «éthiques»?; par exemple, Exxon Mobil, un commanditaire notoire de campagnes de désinformation sur les changements climatiques; BP, responsable du récent désastre pétrolier dans le golfe du Mexique; ou PetroChina? Sans compter l'impact des émissions de gaz à effet de serre sur la santé de nos enfants et petits-enfants, qui est à mon avis un crime intergénérationnel.

À la lumière de toutes ces informations, est-ce que les sources d'énergie qui limitent les émissions de gaz à effet de serre et qui ont impact minimal sur l'environnement et la santé, pourraient être plus éthiques que les combustibles fossiles? Selon une perspective économique, ces sources énergétiques plus éthiques ne seraient-elles pas beaucoup plus attrayantes pour les acheteurs étrangers si elles provenaient d'un pays « éthique » comme le Canada? Comme l'a avancé l'auteur albertain Andrew Nikiforuk (lien en anglais uniquement), récipiendaire de plusieurs prix, avec un développement approprié, les sables bitumineux pourraient fournir au Canada le pétrole et l'argent nécessaires pour passer à une économie à faible émission de carbone. Pour cela, des changements majeurs s'imposent. Les règles et le contrôle environnementaux doivent être resserrés. La pollution et les problèmes liés à la santé doivent être abordés. Les Canadiens doivent recevoir davantage de revenus pétroliers à la place des entreprises exploitantes. Enfin, une taxe sur le carbone à l'échelle nationale nous aiderait à instaurer des sources d'énergie moins polluantes.

Contrairement à ce qu'Ezra Levant et ses amis au gouvernement prétendent, le problème avec le pétrole n'a jamais été d'ordre «éthique». C'est plutôt un problème d'ordre financier. Les gens qui font la promotion du «pétrole éthique» devraient travailler pour s'assurer que nos besoins énergétiques sont atteints de façon vraiment éthique, maintenant et à l'avenir. À la fin, la seule solution véritablement éthique est d'abandonner graduellement le pétrole. La grosse tache noire que portent les sables bitumineux ne peut être nettoyée et disparaître avec des expressions insensées comme «pétrole éthique».

Si le Canada veut apparaître vraiment éthique dans ses politiques énergétiques, il doit freiner le développement des sables bitumineux, faire le ménage dans ses problèmes environnementaux, instaurer une taxe nationale sur le carbone, améliorer le système de réglementation et de contrôle, et enfin s'assurer que les Canadiens obtiennent leur part du gâteau des revenus pétroliers. Nous devons également commencer à prendre l'énergie propre au sérieux. Au lieu de subventionner les sables bitumineux et l'industrie des combustibles fossiles avec d'énormes allégements fiscaux, nous devrions investir dans les technologies énergétiques qui avantageront notre santé, notre économie et notre climat.

Ça ne nuirait pas aussi si le ministre fédéral de l'environnement passait plus de temps à protéger l'environnement plutôt qu'à calmer l'industrie pétrolière et ses partisans.

3 février 2011

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