Photo: Pimachiowin Aki : Arche de Noé pour un territoire boréal

(Crédit : The Saylesman via Flickr)

Par David Suzuki

Selon une étude publiée il y a quelques années dans la revue scientifique Science, très peu d'endroits sur la planète demeurent toujours à l'abri des impacts de la vie humaine. Des images de satellites prises à des milliers de kilomètres au-dessus de la Terre au fil des dernières décennies nous révèlent un monde irrévocablement transformé par l'exploitation des terres par les humains (en anglais). Toundra arctique, forêts pluviales naturelles, déserts arides... le monde naturel se voit de plus en plus morcelé par le l'apparition de villes et de municipalités, de plus en plus quadrillée par ce réseau grandissant de routes goudronnées, de lignes de transmission et de pipelines, contusionné de chevalets de pompage, de torches de brûlage et de toutes ces autres infrastructures servant à l'extraction de combustibles fossiles, du forage à la fracturation en passant par l'exploitation à ciel ouvert.

Devoir maintenant fournir à la fois alimentation, fibre, carburant, habitation et eau douce à plus de sept milliards d'êtres humains est précisément ce qui alimente cette conversion massive de nos forêts, de nos zones humides, de nos prairies et de nos autres écosystèmes. Selon les chercheurs, il y a maintenant autant de terres agricoles et de pâturages sur la planète qu'il y a de forêts vierges, soit 40 de la surface terrestre dorénavant destinée à la production alimentaire. Bien que les avancées en agriculture moderne aient transformé des millions d'hectares de broussailles en terres agricoles, l'impact environnemental de notre « empreinte alimentaire » augmente à un rythme alarmant dans certaines régions, comme le démontre la perte des habitats d'espèces sauvages, la dégradation de la qualité d'eau et l'érosion généralisée du sol. Le taux d'utilisation d'engrais au fil des 40 dernières années s'est vu augmenté de 700 afin de maximiser le rendement des cultures sur des superficies encore plus grandes.

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D'un autre côté, les terres accidentées et inaccessibles du Canada, sa population relativement faible et concentrée et l'histoire assez récente de ses villes et du développement de ses ressources ont fait que nous avons moins senti l'ampleur et l'intensité de l'exploitation des terres que de nombreuses autres régions. Ou peut-être est-ce grâce à notre récente entrée dans les domaines du développement urbain et de l'exploitation des ressources. Selon une étude menée par l'organisme Global Forest Watch Canada sur l'état des forêts et des zones arborées canadiennes, on constate que le Canada est l'un des rares pays ayant toujours d'importantes superficies arborées relativement intactes, c'est-à-dire à l'abri des impacts de l'activité humaine. La plupart se trouvent dans la ceinture verte du Nord de la forêt boréale qui parcourt l'ensemble du territoire canadien. Une des plus grandes zones au monde de forêt boréale intacte se trouve à cheval sur une partie importante de l'Est du Manitoba et du Nord de l'Ontario. Les autochtones de la nation anishinabe appellent cette immense région de 43 000 km carrés « Pimachiowin Aki »(Pim-MATCH-ou-ine ah-KI), qui signifie « terre qui donne la vie ».

Au cœur du territoire Pimachiowin Aki, on retrouve l'habitat du caribou des bois (espèce en voie de disparition) et l'on retrouve un réseau de lacs d'eau douce, de rivières sauvages et de zones humides foisonnantes de biodiversité, et ce, depuis 5 000 ans, soit aussi longtemps que l'histoire humaine puisse nous le raconter. L'absence totale de zone de coupe à blanc, de mine, de barrage hydroélectrique, de ligne de transport d'énergie, ou de toute autre infrastructure industrielle, combinée à un paysage culturel riche, fait de Pimachiowin Aki un territoire exceptionnel que les communautés des Premières nations tentent de le protéger en le faisant reconnaitre comme un site du patrimoine mondial UNESCO CPC CaseStudies.pdf.

Selon Sophia Rabliauskas, porte-parole du territoire Pimachiowin Aki et l'une des chefs de la communauté de Poplar River, « En tant que Premières nations, nous connaissons déjà la valeur et l'importance de ce territoire, car c'est celui sur lequel et duquel nous vivons tous les jours. Aujourd'hui, nous aimerions que nos voisins, les citadins et les gens partout dans le monde, prennent eux aussi conscience de son importance ».

Heureusement, le gouvernement manitobain est à l'écoute et travaille en collaboration avec les Premières nations afin de protéger la diversité écologique et culturelle de ce territoire unique. S'ils y parviennent, le territoire figurera alors parmi les autres sites du patrimoine mondial de l'UNESCO, soit parmi les fameuses pyramides de Gizeh en Égypte, la grande barrière de corail en Australie et les 7,7 millions d'hectares de Ténéré, réserve naturelle au Niger dans la région du désert du Sahara.

Toutefois, faire reconnaitre le territoire Pimachiowin Aki comme site du patrimoine mondial de l'UNESCO est un défi de taille. Le gouvernement manitobain et les communautés ont dû faire des choix difficiles pour assurer l'intégrité écologique de cette région face aux fortes pressions industrielles. Le gouvernement a notamment dû choisir de revoir le trajet d'une ligne de transport hydroélectrique qui devait être construite au plein cœur du territoire, un projet de plusieurs milliards de dollars. La décision a été si controversée qu'elle est devenue un enjeu majeur des campagnes électorales manitobaines de cette année.

De nombreux groupes et scientifiques environnementalistes, y compris la Fondation David Suzuki, appuient la décision difficile qu'a prise le gouvernement manitobain. Nous croyons que Pimachiowin Aki devrait être protégé comme zone extraordinaire où les rivières demeurent sauvages, où les caribous restent à l'abri des impacts de l'expansion industrielle, et où les valeurs traditionnelles des peuples autochtones peuvent être honorées et respectées.

21 septembre 2011

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