Photo: Le pétrole peut-il être « éthique »?

(Crédit : visionshare via Flickr)

Par David Suzuki

Dans son livre Ethical Oil, Ezra Levant soulève un point important concernant les implications morales des produits et des activités résultant de l'économie globale. J'applaudis l'initiative de donner une place plus grande à l'éthique dans les discussions sur le commerce et l'économie. Les réflexions sur la justice sociale, la pauvreté, l'environnement et la violence ont propulsé des mouvements populaires d'envergure ce qui a entrainé d'importants changements dans nos sociétés. Entre autres, ces mouvements ont posé des actions concrètes contre les ateliers clandestins et le travail des enfants dans l'industrie du vêtement, en faveur du commerce équitable et des produits de café cultivé à l'ombre ou pour le boycottage des raisins de la Californie et de celui du commerce avec l'apartheid en Afrique du Sud.

Deux jours après avoir été nommé ministre fédéral de l'Environnement, Peter Kent a repris les mots de Levant, claironnant haut et fort que les sables bitumineux de l'Alberta produisent du pétrole « éthique ». Nous critiquons à juste titre les pays producteurs de pétrole qui appuient ou commettent des actes de violence, des assassinats ou oppriment des minorités ou des femmes, etc. Mais que le Canada n'appuie pas de telles pratiques rend-il notre pétrole plus « éthique »? Levant reconnaît que l'exploitation et l'utilisation des combustibles fossiles ont des impacts environnementaux. Est-ce que cela signifie qu'il y a une hiérarchie de pratiques éthiques ou qu'une pratique éthique annule les autres activités contraire à l'éthique?

Nous ne devons pas choisir d'appliquer ou non une norme éthique lorsque nous utilisons ou utilisons des produits. Les normes éthiques doivent toujours être respectées. Le Canada a signé le protocole de Kyoto, qui est devenu une loi internationale. Quand Jean Chrétien a signé ce document, il ne l'a pas fait en tant que Libéral, mais en tant que premier ministre du Canada. Ceci signifie qu'en tant que nation, nous étions engagés à atteindre les objectifs fixés par cet accord. En devenant chef d'un gouvernement minoritaire, Harper déclarait son intention d'ignorer l'engagement du Canada. Est-il éthique d'ignorer un engagement international, légal et obligatoire? Ceci est d'autant plus ahurissant lorsque l'on connait l'obsession du premier ministre Harper pour le respect du droit et de l'ordre civil.

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Le Canada est l'un des plus grands émetteurs de gaz à effet de serre par habitant. La fonte rapide de notre pergélisol libère des quantités massives de méthane, un puissant gaz à effet de serre, amplifiant ainsi notre contribution à la crise climatique. L'extraction des sables bitumineux de l'Alberta exige d'énormes quantités d'énergie et d'eau augmentant à leur tour les émissions du Canada. N'y a-t-il pas une composante « éthique » à notre demande pour une plus grande part de l'atmosphère terrestre que chez la plupart des autres nations? L'exploitation rapide des sables bitumineux du Canada — entre autres par des sociétés américaines, coréennes et chinoises — n'est pas cruciale pour la survie de notre nation ou même de notre bienêtre, par contre nous en ignorons l'impact sur le reste du monde. Si ce n'est pas contraire à l'éthique, je ne sais pas ce qui l'est.

Les changements climatiques causent déjà des incendies et des événements climatiques extrêmes comme la fonte des glaciers et des calottes polaires, la montée du niveau de la mer, la sècheresse, des inondations, une altération de la répartition des plantes et des animaux, la propagation de maladies et des vagues mortelles de chaleur, pour n'en nommer que quelques-uns. Les vastes ressources et espaces du Canada lui confèrent une plus grande résistance que la plupart des autres nations alors que les régions les plus pauvres du monde sont particulièrement vulnérables. Les inondations dans le delta du fleuve du Pakistan, la sècheresse à travers l'Afrique centrale et la chaleur extrême en Inde tuent des gens qui n'avaient que peu ou pas contribué à la crise du climat. Ces morts peuvent ne pas être aussi macabres ou violentes que celles aux Nigéria ou en Arabie saoudite, mais cela ne devrait pas compter dans les débats éthiques.

Malgré l'accord de Kyoto et les efforts internationaux à Copenhague, cette hausse implacable des émissions de gaz à effet de serre signifie que plusieurs pays du monde entier ont l'intention de continuer à contribuer aux problèmes qu'engendre le réchauffement planétaire ainsi qu'aux fluctuations climatiques extrêmes et imprévisibles avec lesquelles les peuples des générations à venir devront vivre. Ceci est la pratique la plus contraire à l'éthique que je peux imaginer. Devant la preuve accablante que l'utilisation humaine de combustibles fossiles a créé la crise climatique, les pays riches comme le Canada et les États-Unis sont maintenant réticents à réduire leurs émissions. Pourtant, l'expansion économique exponentielle de ces pays est le résultat de l'utilisation de combustibles fossiles responsable de la crise climatique actuelle. Tout cela est fait au nom de la croissance économique en oubliant complètement la survie ou l'avenir de nos enfants et petits-enfants. Ce n'est pas seulement immoral, c'est criminel.

Dans le monde d'aujourd'hui, tous les combustibles fossiles sont contraires à l'éthique. Le pétrole « éthique » n'existe pas. Les gens comme Ezra Levant, qui disent se soucier de l'éthique, devraient faire pression pour une transition rapide de ces sources d'énergie non éthiques à des sources plus équitables, durables et plus éthiques, comme les énergies solaires, éoliennes et géothermiques renouvelables.

6 octobre 2011

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