Photo: Est-ce la fin du capital naturel ?

(Crédit : alexindigo via Flickr)

Par David Suzuki

En novembre dernier, 70 étudiants de l'Université Harvard ont quitté le cours d'initiation à l'économie en pleine séance. Dans une lettre ouverte au professeur Gregory Mankiw, les étudiants ont dénoncé l'approche idéologique biaisée de son cours qui « perpétuait les systèmes problématiques et inefficaces engendrant des inégalités économiques dans notre société. » M. Mankiw, un économiste réputé, est l'auteur de Principles of Economics, un livre consulté par la quasi-totalité des étudiants occidentaux en économie.

Ce geste de protestation s'inscrivait dans le cadre d'un événement plus vaste organisé par « Occupy Boston » et reflétait par le fait même un élément important du mouvement mondial des indignés. Tout comme ces étudiants et les manifestants, j'ai beaucoup réfléchi aux paradigmes économiques dysfonctionnels. Je m'inquiète de voir que nous sacrifions beaucoup trop à un système fondé sur trois prémisses erronées : que notre bien-être ne se mesure qu'en argent, que la répartition n'a pas d'importance et que l'économie progressera toujours. Comme beaucoup de gens aujourd'hui, je me demande si notre système économique est bien au service de la réalité de notre société. Après tout, l'économie est un moyen, pas une fin en soi.

Inscrivez-vous à notre bulletin

Ce système économique est relativement récent. Dans les années 1930 et 1940, les dirigeants mondiaux faisaient face à d'importants problèmes de chômage et de sous-production. Plusieurs pratiques économiques toujours utilisées de nos jours ont été mises en place à ce moment alors que le capital naturel était plus important que le capital bâti (bâtiments, machinerie, infrastructure). En produisant toujours plus de biens manufacturés et de services, nous avons complètement occulté l'importance économique des systèmes naturels. Nous considérons généralement le capital humain, bâti et financier comme le principal moteur du développement économique. La Terre et les systèmes naturels sont rarement pris en compte.

Le développement, dicté par une explosion démographique et une économie orientée vers le profit et la consommation, envahit toujours plus de terrain. Il détruit ou endommage les habitats naturels et pousse l'exploitation des ressources au-delà des seuils de durabilité. Le capital naturel est en voie de disparition.

Par exemple, en 1900, le saumon était abondant sur la côte de la Colombie-Britannique. Pour pêcher et se nourrir, il a fallu développer un capital bâti, notamment les filets et les bateaux. Au début des années 2000, on ne manquait pas de filets et de bateaux, mais le poisson a commencé à se faire rare et son habitat à se contracter. Comme le capital naturel ainsi que les produits et services qu'il fournit ont diminué, on prête maintenant beaucoup plus attention à ce secteur de l'économie.

Les économistes commencent à reconnaitre que le bien-être humain ne repose pas seulement sur la consommation de biens manufacturés. De nombreuses recherches démontrent ainsi que les loisirs, l'égalité et des relations saines sont plus bénéfiques qu'une plus grande consommation et cette réalité commence à changer nos modèles économiques.

Cependant, nous avons encore du chemin à faire. Les services que nous fournit la nature et les qualités qui contribuent au bien-être humain ne sont pas encore perceptibles sur le marché. Nous courons un danger en mettant l'économie sur un piédestal. Si la société évalue la qualité de vie à l'aide d'indicateurs économiques comme le PIB et que ces indicateurs ne mesurent pas la santé de ses principaux éléments, nous nous aventurons sur un terrain glissant.

Comment régler ce problème? Nous devons chiffrer le capital naturel. Certes, il est compliqué de mettre un prix sur les services que nous fournit la nature, tout comme il est impossible de quantifier l'ensemble de ce qu'elle nous apporte. Nous devons cependant identifier les écosystèmes qui ont une influence tangible sur notre économie. Citons, par exemple, les milieux humides qui filtrent l'eau et diminuent les catastrophes naturelles telles les inondations, ou les forêts qui régularisent l'écoulement des eaux et fournissent un habitat aux pollinisateurs.

En attribuant une valeur quantifiable à la nature, les décisionnaires peuvent comptabiliser les véritables coûts et bénéfices de la conservation et de la restauration. Ces bénéfices économiques ont même retenu l'attention de la Banque mondiale, qui entend venir en aide à des pays en évaluant l'actif de leur capital naturel, comme on évalue d'autres richesses à l'aide du PIB, et en l'incluant dans les plans de développement. Plus récemment, l'ancien premier ministre canadien Paul Martin a prôné l'intégration du capital naturel dans les comptes nationaux.

Bien sûr, ces mesures ne changeront pas complètement les paradigmes économiques actuels. Toutefois, elles peuvent au moins ralentir la dévastation effrénée de notre environnement qui compromet la santé et la qualité de vie des humains. Elles peuvent aussi nous aider à réfléchir à ce qui contribue réellement à notre bonheur et à notre santé et nous inciter ainsi à faire des compromis. Tant que nous ne prendrons pas cette avenue, nous ne pourrons pas régler les inégalités que dénoncent les étudiants et les manifestants du mouvement des indignés.

16 novembre 2011

Ajoutez un commentaire


1 commentaire

02 mars, 2012
11:04

Entièrement d'accord avec le principe, mais le fait de "mettre un prix sur les services que nous fournit la nature" en "attribuant une valeur quantifiable à la nature" n'aurait-il pas l'effet pervers de reléguer celle-ci au simple statut de marchandise?

Je vois un réel danger dans le fait de baser des décisions de conservation et de restauration sur un simple calcul de coûts et bénéfices…

Pourquoi ne pas plutôt considérer la possibilité d'intégrer les "droits environnementaux" à la Charte canadienne des droits et libertés, ou mieux encore, à Déclaration universelle des droits de l'homme?

La Fondation David Suzuki n'endosse pas nécessairement les commentaires affichés par le public sur son site Web. La Fondation se réserve le droit de refuser la publication de commentaires qui pourraient être perçus comme offensant ou qui vont à l'encontre des principes directeurs qui régissent les organismes de bienfaisance. Veuillez noter que tous les commentaires sont relus avant d'être publiés.