Un dépotoir nucléaire n'a pas sa place près du lac Huron | La science en action | Fondation David Suzuki
Photo: Un dépotoir nucléaire n'a pas sa place près du lac Huron

Crédit : Charles Dawley via Flickr

Par David Suzuki

La dilution serait-elle la solution pour éliminer les déchets nucléaires qui peuvent demeurer radioactifs pendant 100 000 ans? Selon un comité de quatre experts qui s'est présenté devant une commission mixte fédérale, la réponse est oui...

Ce comité examine présentement un projet d'Ontario Power Generation (OPG), dans lequel on propose d'enfouir les déchets nucléaires faiblement et moyennement radioactifs des centrales nucléaires de Darlingon, de Pickering et de Bruce dans le sol calcaire de la centrale de Bruce, à Kincardine, près du lac Huron. Selon le Toronto Star, les experts estiment que 1 000 mètres cubes d'eau contaminée pourraient s'échapper du site, quoique cette éventualité soit « hautement improbable ». Et même dans l'éventualité d'une fuite, cette quantité serait négligeable en raison de la quantité d'eau contenue dans le lac et des précipitations qu'il reçoit annuellement.

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Une autre solution proposée dans le projet était d'enfouir ces déchets dans le granite du Bouclier canadien, où les fuites potentielles seraient diluées par les ruisseaux affluents et les marais. D'après les experts, les fuites se produiraient ainsi « dans une étendue d'eau immense où les déchets seraient dilués (comme dans le cas des Grands Lacs) ou dans des cours d'eau qui les transporteraient plus loin... Peu importe l'option choisie, la capacité de dilution serait considérable. »

Tous ne sont pas d'accord. La pétition du groupe Stop the Great Lakes Nuclear Dump, qui s'oppose à l'enfouissement nucléaire près des Grands Lacs, compte déjà plus de 62 000 signatures. Plusieurs communautés bordant les Grands Lacs, qui comptent près de 40 millions d'habitants, notamment les villes canadiennes de Toronto, de Mississauga, d'Hamilton, de Niagara Falls, de Kingston, de Thunder Bay, de Sault Ste.Marie et de Windsor, ainsi que les gouvernements locaux des états du Michigan, de l'Illinois, de la Pennsylvanie, de l'Indiana, du Minnesota, du Wisconsin, de New York et de l'Ohio, ont adopté des résolutions s'opposant au projet. L'association United Tribes of Michigan qui représente douze Premières Nations, s'élève également contre le projet.

De plus, le Sénat du Michigan a récemment adopté des résolutions exhortant le président Obama, le Secrétaire d'État Kerry et le Congrès américain à intervenir, et incitant la Commission mixte internationale, la Commission des Grands Lacs, les États bordant les Grands Lacs ainsi que les provinces de l'Ontario et du Québec à s'impliquer.

Selon le groupe Stop the Great Lakes Nuclear Dump, l'enfouissement de déchets hautement toxiques dans du calcaire à proximité de 21 % des ressources mondiales d'eau douce « est tout à fait insensé ». Sur le site Web du groupe, on peut lire « qu'il n'existe aucun endroit dans le monde où des déchets nucléaires radioactifs sont enfouis dans le calcaire. Le site de stockage doit entreposer les déchets nucléaires de manière sécuritaire pendant plus de 100 000 ans. Aucun scientifique ou géologue ne peut offrir de garantie de 100 000 ans. » Après tout, les Grands Lacs n'existent que depuis 12 000 ans!

Une autre voix s'élève contre le projet, celle du chercheur scientifique et chimiste à la retraite Frank R.Greening, ancien employé d'Ontario Power Generation (OPG). Celui-ci a écrit au comité d'experts pour les avertir qu'OPG avait « gravement sous-estimé, parfois jusqu'à cent fois », les risques présentés par l'enfouissement de produits radioactifs.

Il aurait tenté de mettre en garde l'entreprise, mais celle-ci aurait minimisé la gravité de la situation, ce qui, d'après lui, met en doute la crédibilité des études menées par OPG pour valider le projet. « Leur réaction a été : « nous sommes désolés, nous avons fait une erreur, mais ce n'est pas grave ». En tant que scientifique, cela me perturbe profondément, a-t-il affirmé au Kincardine News. C'est un cas de rationalisation devant les faits accomplis ».

Le journal rapporte également qu'une fuite récente dans un site de traitement de déchets nucléaires est la cause d'une nouvelle polémique. Le site, situé près de Carlsbad, au Nouveau-Mexique, abrite un projet pilote d'isolation des déchets du ministère de l'Énergie, où sont entreposés les déchets radioactifs du programme d'armement nucléaire américain. Seul dépôt de déchets nucléaires en formation géologique profonde au monde, le site est donné en exemple par OPG pour illustrer la pertinence de son projet. Cependant, en février dernier, des radiations ont été détectées dans des modules de stockage ainsi que dans un rayon d'un kilomètre de l'installation. Celle-ci, qui n'est en activité que depuis 15 ans, est fermée pour le moment et l'on ignore toujours la cause de la fuite.

Ces facteurs parmi tant d'autres ont mis le comité mixte d'examen dans l'obligation de rouvrir les consultations, qui étaient closes depuis le 30 octobre 2013. Les consultations reprendront à partir du 9 septembre, et l'on attend une décision du cabinet fédéral au courant de l'année prochaine.

Cette attitude « loin des yeux, loin du cœur » est intenable. Nous ne pouvons pas continuer à déverser des déchets dans les océans, les cours d'eau et l'atmosphère ou à les enterrer en espérant faire disparaître le problème. Si nous sommes incapables d'adopter des solutions pour réutiliser, ou du moins diminuer, nos déchets, nous devons cesser d'en produire.

En attendant, ce projet doit être bloqué. Les Grands Lacs sont déjà menacés par la pollution, le lessivage des terres cultivées, les espèces envahissantes, les changements climatiques et plus encore. Nous ne pouvons pas y ajouter le risque de contamination radioactive d'une des plus abondantes réserves d'eau douce du monde à la liste.

Écrit avec la collaboration de Ian Hanington, rédacteur en chef de la Fondation David Suzuki.

Pour en savoir plus, allez au www.davidsuzuki.org.

15 juillet 2014

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