Par David Suzuki

Au fil des années, j'ai pu constater à quel point le Canada et le monde ont changé, à la fois pour le mieux et pour le pire. Grâce en partie à l'énergie bon marché et à la croissance technologique, la grande famille humaine est devenue trois fois plus grande, soit 2,2 milliards en 1936, l'année que je suis né, jusqu'à 7 milliards aujourd'hui. Quand j'étais petit, je pouvais boire de l'eau directement des ruisseaux et des lacs sans me soucier d'en tomber malade. Mon père m'amenait pêcher le flétan, l'esturgeon et le saumon au bord de l'eau à Vancouver. Bref, pas mal tout était bio dans ce temps-là.

Mes parents sont bel et bien nés au Canada, et y ont grandi comme n'importe quel autre citoyen jusqu'à ce que notre famille soit incarcérée dans la région Intérieur de la Colombie-Britannique durant l'internement des Japonais-Canadiens durant la Deuxième Guerre mondiale. Étant des gens de couleurs, mes parents n'ont eu le droit de vote qu'en 1948. Les Autochtones, eux qui vivaient sur les réserves, n'ont eu ce droit qu'en 1960. Jusqu'en 1969, il était criminel d'être homosexuel — certains en ont fait de la prison -, mais les couples de même sexe ont aujourd'hui le droit de se marier. Grâce au système de soins de santé d'aujourd'hui, on ne s'inquiète plus de devenir malade comme mes parents l'avaient fait dans le passé. Les temps ont réellement changé.

Il est aussi vrai que notre environnement naturel a subi le coup des comportements humains depuis les années 30 et 40, mais nous avons néanmoins fait du progrès extraordinaire en matière de droits fondamentaux et de programmes sociaux. Notons bien que c'est grâce aux luttes sociales que nous témoignons de ce progrès. Il importe de protéger et faire avancer les droits déjà acquis ainsi de protéger le filet de sécurité sociale, choses qui font de notre pays un des meilleurs au monde pour ses citoyens comme pour ses visiteurs. Mais l'intégrité de nos systèmes naturels est au cœur de ces atouts. Sans eux... Bref, leur protection est primordiale.

On nous demande fort trop souvent de choisir entre un environnement sain et une économie saine, ou entre les soins de santé et la protection de l'environnement. Mais il s'agit ici d'une fausse dichotomie, d'un faux choix. La prospérité à long terme et la pleine santé de la population dépendent de façon instrumentale sur la conservation et l'utilisation judicieuse de nos ressources, et sur la promesse que la qualité de notre air sera assez saine pour la respirer, que l'eau sera assez propre pour la boire, que la quantité d'aliments (nutritifs!) sera assez abondante pour nous permettre de demeurer non seulement en santé, mais en vie. La protection de l'environnement, les amis, c'est bon pour la santé humaine, mais c'est aussi vrai pour la santé de l'économie!

Prenons l'eau. Sans elle, la survie est impossible. Pourtant la plupart des citoyens tiennent pour acquise l'abondance de notre eau fraîche. Or, le cabinet d'avocats à but non lucratif œuvrant sous le nom d'Ecojustice fait le constat suivant dans son rapport intitulé Waterproof: Standards (Normes à l'épreuve de l'eau) : « Les normes canadiennes relatives à l'eau potable continuent à prendre du retard sur les données repères internationales et risquent de prendre encore plus de retard. » À tout moment au pays, plus de mille avis concernant l'eau potable sont en vigueur, dont plusieurs au sein des communautés autochtones. Il est fâcheux que le Canada ne se soit pas encore doté d'une politique nationale en matière d'eau, ni même de normes nationales contraignantes en matière de la qualité de l'air.

À Walkerton en Ontario, des familles ont perdu des êtres chers suite à la présence de la bactérie E.coli dans leur eau, tandis que dans le territoire autochtone connu sous le nom de Grassy Narrows en Ontario, le mercure d'origine hydrique empoisonne l'eau, ainsi que les résidents qui en dépendent. Dans le sud de l'Ontario, à Sarnia, dans un secteur qu'on surnomme « La vallée chimique », les toxines dans l'air et dans l'eau s'en prennent à la santé des habitants. Pareillement à Fort Chipewyan en Alberta, cette fois grâce au cocktail local mortel issu des produits chimiques de l'exploitation des sables bitumineux.

Ces instances sont tout à fait inacceptables dans un pays aussi prospère et riche en ressources tel le nôtre. Donc la question s'impose : comment s'assurer que tous les citoyens disposent du droit de profiter de l'air frais, de l'eau propre et d'une alimentation saine? Nous pourrions très certainement suivre l'exemple de plus de la moitié des nations du monde et consacrer le droit à un environnement sain à notre charte des droits et des libertés.

C'est en fait un des objectifs de la Tournée bleu terre auquel je me suis engagé ensemble avec la Fondation David Suzuki, ainsi que de nombreux amis et sympathisants. Et avec vous aussi!... du moins c'est ce que j'espère. Cet objectif témoigne de l'importance de cette tournée et le mouvement qu'il vise à créer, un mouvement auquel de nombreux musiciens, artistes et grands penseurs ont prêté leurs noms afin de conscientiser chaque citoyennes et citoyens. Artistes dont le poète Shane Koyczan, le légendaire Neil Young, ainsi que Bruce Cockburn, l'interprète de chant de gorge inuit Tanya Tagaq, l'artiste de renommée internationale Feist, membres du groupe canadien bien connu Blue Rodeo, l'auteure et poète lauréate Margaret Atwood, le groupe rock/folk de Vancouver Hey Ocean, le polyvalent musicien néo-écossais Joel Plaskett, l'artiste autochtone Roy Henry Vickers, le duo musical Whitehorse, les membres du célèbre groupe Barenaked Ladies, l'artiste multi-instrumentiste Danny Michel, l'auteure-compositrice-interprète Kinnie Starr, les leaders politiques Stephen Lewis et Ovide Mercredi, et tant d'autres, dont notamment dans le cadre de la tournée au Québec, Les Cowboys Fringants, Alexandre Désilets, Half Moon Run, Jean Lemire, François Reeves, Emily Haines et Jimmy Shaw de Metric, The Franklin Electric, et Maxim Martin.

La Tournée prévoit 20 évènements à travers le pays dont tous s'annoncent amusants et divertissants. Mais leur but est soigneusement vêtu d'un important sérieux, c'est-à-dire favoriser un dialogue à l'échelle nationale et provoquer un mouvement national visant à ce que chacun de nous s'engage à prendre soin de cette terre de nos aïeux, terre nous ayant légué d'innombrables bénéfices.

L'histoire est remplie de regroupement d'individus bien conscientisés qui, ensemble, façonnent une vague de fond favorisant un changement positif. Nous espérons que cette tournée pourra inspirer les citoyens de même, à s'engager dans leurs communautés pour faire en sorte que leurs communautés se tourneront ensuite vers leurs provinces pour favoriser leur engagement en ce même sens, pour enfin venir à faire reconnaitre notre droit fondamental de vivre dans un environnement sain, et ce, à l'échelle nationale.

Le chemin s'annonce long, c'est vrai. Mais entrepris ensemble, ce parcours nous mènera infailliblement au but. Alors... qui embarque?

Rédigé à partir de contributions du rédacteur en chef de la Fondation David Suzuki Ian Hanington.

Découvrez davantage au www.davidsuzuki.org



23 octobre 2014

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