Photo: Ne sacrifions pas nos libertés à l'autel de la peur

(Crédit : Ed Leblanc via Flickr)

Par David Suzuki

Tout scientifique et, en fait, toute personne informée, vous dira probablement que le réchauffement de la planète constitue à l'heure actuelle la plus grande menace pour le Canada. La GRC voit cependant les choses d'un autre œil. En effet, dans un rapport secret qu'a obtenu Greenpeace, notre police nationale minimise la menace du réchauffement planétaire tout en conjurant le spectre de la menace que représentent les citoyens qui demandent, avec raison, que l'on s'attelle enfin et rationnellement à régler les problèmes découlant des combustibles fossiles.

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Le rapport de la GRC a fait surface au moment où l'on débat à Ottawa du projet de loi « anti-terroristes » C-51. S'il est « entendu que sont exclues [de la loi] les activités licites de défense d'une cause, de protestation, de manifestation d'un désaccord ou d'expression artistique », le ton du projet de loi fait écho à celui du rapport de la GRC. Si elle devait être adoptée, cette loi accorderait d'immenses pouvoirs supplémentaires au Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) pour empêcher toute personne ou tout groupe de personnes de mener une activité « [portant] atteinte à la sécurité du Canada », y compris « entraver le fonctionnement d'infrastructures essentielles », et « entraver la capacité du gouvernement fédéral en matière de stabilité économique ou financière du Canada ». Cette loi aurait également le pouvoir de restreindre considérablement la liberté d'expression. En outre, les nouveaux pouvoirs accordés au SCRS ne seraient pas visés par un mécanisme de surveillance publique.

Le rapport de la GRC désigne nommément les organismes Greenpeace, Tides Canada et le Sierra Club, qui feraient partie d'un « mouvement croissant, très bien organisé et financé, opposé à l'industrie pétrolière canadienne, regroupant des activistes pacifiques, des militants et des extrémistes violents contre la dépendance de la société envers les combustibles fossiles ». Le rapport minimise l'importance des changements climatiques, qu'il qualifie de « menace perçue à l'environnement », et affirme que les membres du « mouvement international anti-pétrole canadien... prétendent que les changements climatiques représentent maintenant la plus grande menace environnementale mondiale et que ces changements climatiques découlent directement d'émissions élevées de gaz à effet de serre anthropiques qui, selon eux, sont directement liées à l'utilisation soutenue des combustibles fossiles. Par ailleurs, le rapport fait plusieurs fois mention « d'extrémistes » anti-pétrole et autochtones.

Le libellé du rapport de la GRC ainsi que du projet de loi C-51 ouvre la porte à une application de la loi et des pouvoirs élargis accordés à la police et au SCRS aux Premières Nations et aux environnementalistes s'opposant aux oléoducs et autres projets destructeurs pour l'environnement.

Comme le souligne Craig Forcese, professeur de droit à l'université d'Ottawa, la référence à des « activités issues d'influences étrangères menées au Canada ou en lien avec le Canada et qui sont nuisibles aux intérêts du Canada » permettrait d'interpréter la loi et, partant, de l'appliquer pour contrer une « fondation étrangère de défense de l'environnement qui financerait les efforts secrets d'un groupe canadien d'environnementalistes en vue d'organiser des manifestations (en l'absence des permis requis) d'opposition au projet d'oléoduc Keystone ». Compte tenu que des ministres du gouvernement fédéral ont déjà qualifié « d'extrémistes financés par l'étranger » les manifestants opposés aux oléoducs, on pense bien que ce pas pourrait être vite franchi. Dans la même veine, la GRC pourrait considérer « anti-pétrole » mon appui indéfectible à une réduction des émissions de gaz à effet de serre et à un virage vers les énergies renouvelables.

Il est bien sûr important de combattre le terrorisme, mais le Canada n'est quand même pas en guerre, et nous disposons déjà de tout un arsenal de lois — et de pouvoirs étendus accordés aux corps policiers — pour contrer la menace terroriste. Surtout, le rapport de la GRC alimente la crainte, légitime, que la loi à l'étude pourrait être utilisée pour suspendre d'importantes libertés civiles, ce qui aurait un impact sur nous tous — minorités religieuses, syndicats, Premières nations et environnementalistes, l'ensemble de la société civile pourrait être visée... et touchée.

Si, pour une raison ou une autre, une personne cause un tort à quelqu'un ou un dommage à une infrastructure ou à la propriété d'autrui, cette personne pourrait devoir faire face à la justice — comme c'est d'ailleurs le cas actuellement. Cependant, la vaste majorité des gens qui demandent que l'on tienne un débat éclairé et rationnel au sujet des combustibles fossiles et des changements climatiques — et même ceux qui mènent des actions de désobéissance civile — ne sont pas pour autant de « violents extrémistes anti-pétrole ». Ces gens sont issus de toutes les couches de la société et forment un groupe intergénérationnel soucieux de l'état de l'environnement, au Canada et à travers la planète, et désireux de se donner un avenir viable à eux-mêmes, à leurs proches et aux générations futures.

Le Canada n'est pas qu'une « superpuissance » d'énergies polluantes. Au contraire, il se compose de personnes de cultures et d'origines diverses et d'opinions politiques divergentes, qui ont bâti un pays reconnu dans le monde pour la qualité de vie de ses citoyens. Nous jouissons d'un environnement fabuleux, d'une législation éclairée en bien des matières — pensons à l'égalité des droits et à la liberté d'expression -, de programmes sociaux vigoureux et d'un système d'éducation ouvert à tous. Sommes-nous prêts à sacrifier ce que nous avons bâti à l'autel de la peur? Sommes-nous prêts à abandonner des droits civils gagnés de haute lutte pour une loi dont les termes vagues ratissent bien large et qui, comme le soulignent Craig Forcese et Kent Roach, professeur de droit à l'université de Toronto, « néglige des avenues plus porteuses en matière de lutte contre le terrorisme »?

La réelle menace provient de la pollution et des changements climatiques issus d'une utilisation excessive des hydrocarbures, et non des gens qui nous mettent en garde et demandent que cette menace soit prise au sérieux. N'oublions pas que si les outils en place doivent nous servir à combattre le terrorisme, ce sont nos droits et libertés, et non la peur, qui nous rendent forts.

David Suzuki est un scientifique, communicateur, auteur et cofondateur de la Fondation David Suzuki.

Rédigé en collaboration avec Ian Hanington, éditeur en chef de la Fondation David Suzuki.

6 mars 2015

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