Photo: La stratégie énergétique des premiers ministres ne suffit pas

(Crédit : Kris Krug via Flickr)

Par David Suzuki

Le 15 juillet dernier, un pipeline à la fine pointe de la technologie s'est fissuré près du fort McMurray, en Alberta, répandant cinq millions de litres de bitume, de sable et d'eaux usées sur plus de 16 000 mètres carrés — un des plus grands déversements de pétrole dans l'histoire du Canada. Deux jours plus tard, un train en provenance du Dakota du Nord a déraillé dans le Montana, déversant 160 000 litres de pétrole brut et forçant l'évacuation des résidences avoisinantes.

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Au même moment, les feux de forêt, causés par des conditions plus sèches et plus chaudes, font rage dans l'Ouest canadien. Alors que la saison des feux s'étire, résultant entre autres des changements climatiques, les premiers ministres canadiens se sont rencontrés à Saint John, à Terre-Neuve, pour publier la Stratégie canadienne de l'énergie.

Le groupe de travail sur la Stratégie canadienne de l'énergie se penche sur la conservation et l'efficacité énergétique, les énergies propres et la réduction des émissions de gaz à effet de serre pour lutter contre les changements climatiques. Par contre, les propos tenus restent vagues et ne témoignent pas de l'urgence d'agir. Nous avons besoin d'une réaction telle que celle des États-Unis lors de l'attaque de Pearl Harbor ou du lancement du Spoutnik par les Soviétiques!

Les premiers ministres veulent le meilleur des deux mondes. Bien que la Stratégie appelle à « s'appuyer sur les efforts déployés par les individus, les entreprises, les gouvernements et d'autres intervenants afin d'améliorer l'efficacité énergétique, d'abaisser l'empreinte carbone et d'améliorer la compréhension de l'énergie au Canada », elle fait encore une fois la promotion des combustibles fossiles : expansion des pipelines, développement des sables bitumineux et des gaz naturels liquéfiés, prévoyant donc plus de fracturations hydrauliques.

Le plan du groupe de travail est un cadre non contraignant, défini comme un « document souple, évolutif, qui permettra aux provinces et aux territoires de progresser et de collaborer sur des enjeux énergétiques communs, en fonction de leurs propres forces, défis et priorités. » Celui-ci ne présente pas de détails sur la façon de revoir notre production d'énergie et nos systèmes de distribution, mais vise à gagner du temps jusqu'aux prochaines élections.

Même si la discussion sur les changements climatiques et l'énergie propre est prioritaire, la Stratégie reste figée dans l'ère de l'énergie fossile. Comme l'explique la directrice générale de Climate Action Network Canada, Louise Comeau, dans un communiqué de presse : « Les gouvernements ont déjà employé des mesures discriminatoires contre le tabagisme et l'utilisation de substances toxiques dans la nourriture et les produits de consommation. Il est maintenant temps d'implanter des mesures discriminatoires contre les énergies fossiles si nous voulons réduire de manière drastique la pollution de carbone qui met en danger notre santé et notre bien-être. »

Le développement des combustibles fossiles a stimulé le développement économique, créé des emplois et fourni de nombreux autres avantages, mais les risques l'emportent désormais sur ces avantages. Cette exploitation coûte cher et les déversements de pipelines et de trains entraînent des changements climatiques qui dégradent les habitats naturels et la faune. La situation n'est plus viable compte tenu de la croissance démographique, de l'augmentation des besoins énergétiques et de la diminution des réserves de combustibles fossiles qui sont de plus en plus difficiles à exploiter.

Même la création d'emplois ne justifie plus cette course au développement et à l'exportation des sables bitumineux, des gaz et du pétrole. Beaucoup de réserves de combustibles fossiles sont maintenant considérées comme des actifs dont la valeur continuera à baisser étant donné que la population se tourne vers l'énergie propre et que la ruée à l'exploitation des ressources excède le marché. Le Climate Action Network souligne que le rapport 2015 de Clean Energy Canada sur les tendances en énergies renouvelables a montré que « les investisseurs mondiaux ont injecté 295 milliards de dollars américains en 2014 dans des projets de production d'énergies renouvelables, une augmentation de 17 pour cent comparativement à 2013. »

Malgré tout, plusieurs de nos dirigeants nourrissent le désir de développer rapidement les sables bitumineux, d'augmenter massivement l'exploitation par fracturation hydraulique des gaz naturels liquéfiés et de déployer de nouveaux pipelines à travers le pays. Les bénéfices de ces opérations reviennent davantage aux industries qu'aux citoyens.

Il est rafraichissant de voir que les premiers ministres provinciaux reconnaissent à tout le moins la menace des changements climatiques et le besoin de trouver des solutions qui passent par la conservation et l'efficacité des énergies propres. Nous avons cependant besoin d'entreprendre un plus grand virage pour prévenir la dégradation du problème. Agir dès maintenant engendrerait plusieurs avantages dont la création d'emplois, une meilleure économie, des citoyens plus en santé, une réduction des coûts de santé et une meilleure préservation de notre riche héritage naturel.

La récente série de déversements de pipelines et de trains, en plus des désastres tels que l'explosion de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique en 2010, sont le résultat du développement rapide des combustibles fossiles. Les industries et les gouvernements ont pour seul objectif de mettre sur le marché des produits avant même qu'il y ait une demande.

Les premiers ministres du Canada devraient considérer ces problèmes sérieusement et s'engager à entreprendre un virage drastique pour délaisser les énergies fossiles rapidement plutôt que de développer leurs stratégies énergétiques. Ils doivent aussi souligner l'importance d'obtenir des actions similaires du gouvernement fédéral, tout comme nous le devons tous.

Écrit avec la contribution de Ian Hanington, éditeur en chef de la fondation David Suzuki

23 juillet 2015

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