Photo: L'humanité en deuil de sa planète... les premiers pas de la reconstruction

Crédit : USFWS Mountain Prairie via Flickr

Par David Suzuki avec la participation d'Aryne Sheppard, spécialiste de l’engagement du public à la Fondation David Suzuki

Des tragédies d'une tristesse innommable se déroulent sous nos yeux dans de trop nombreux endroits dans le monde. Les attentats de Paris et Beyrouth et le drame que vivent les Syriens, pour ne nommer que ceux-là, ont provoqué les réactions les plus diverses, de l'humanité la plus inspirante à la violence la plus primaire. On voit malheureusement trop souvent l'expression de la peur et de la détresse adopter le ton de la rage, du soupçon et de la désignation, rassurante, d'un bouc émissaire.

On peut dire qu'en ce moment, l'humanité et la nature sont dans une situation de détresse dont les raisons et les manifestations sont nombreuses. L'activiste et auteur Parker Palmer, un Quaker, nous implore en cette période déstabilisante, de nous poser les bonnes questions. « Que ferons-nous de toute cette souffrance? » se demande-t-il, car la manière dont nous affronterons notre douleur sera lourde de conséquences. Que nous projetions cette souffrance vers l'extérieur — c'est alors la guerre et le meurtre — ou que nous l'absorbions et qu'elle prenne alors la forme du désespoir et de l'autodestruction, pour Palmer « la violence est la voie que l'on adopter lorsqu'on ne sait que faire de notre souffrance ».

Dans le contexte de la dégradation de l'environnement et de la géopolitique, ce chassé-croisé a eu des répercussions dramatiques et alarmantes. Pensons qu'au cours de la dernière décennie à elle seule, des millions de personnes ont été forcées à l'exil par les guerres, la famine, les sécheresses. Le monde est en plein bouleversement climatique et nous savons bien que nous n'en sommes qu'au début de ce qui s'annonce comme une longue suite de crises humanitaires. Cette nouvelle réalité, ne devons-nous pas l'affronter tous ensemble, nous la communauté humaine planétaire?

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Le dérèglement climatique est sans doute l'une des forces les plus déstabilisatrices de l'histoire de l'humanité. Non seulement devons-nous réagir face aux émissions polluantes, mais nous devons également agir face à la détresse de nos frères humains. Au Canada, par exemple, les Inuits ressentent les effets du réchauffement planétaire dans une proportion démesurée : les glaces se forment beaucoup plus tard en saison et fondent plus tôt, les bouleversements migratoires de la faune arctique perturbent le mode de vie et de subsistance des communautés, leurs activités et leurs pratiques ancestrales.

Ashlee Cunsolo Willox, qui préside la chaire de recherche sur le Canada de l'Université du Cap Breton, travaille avec des Inuits afin d'évaluer les impacts du réchauffement climatique sur la santé physique et mentale des communautés — et angoisse, désespoir, sentiment de déroute, dépression, stress dans les familles, recours aux drogues et à l'alcool et tentatives de suicide sont au menu. Les gens doivent péniblement faire le deuil d'un mode de vie qui change au rythme des bouleversements qui frappent leur milieu de vie.

Ashlee Cunsolo Willox a produit, avec le concours des communautés du Nunatsiavut, au Labrador, un documentaire intitulé Attutauniujuk Nunami, ou Complainte pour notre terre. Dans ce documentaire, les résidents expliquent que la glace se forme, mais elle est souvent trop mince pour qu'on puisse s'y aventurer pour chasser, aller recueillir du bois ou circuler en motoneige.

Or le territoire fait partie intégrante de leur identité, il est source de réconfort, de sérénité, d'un nécessaire sentiment d'appartenance et de bien-être. La chasse et la pêche, le temps passé à parcourir le territoire sont autant de liens à leurs racines et indispensables à leur bonheur. Lorsque les habitants ne peuvent sortir du village ou de la ville, ils se sentent coincés et perdus, et ont le sentiment de perdre leurs repères.

Le discours actuel entourant le réchauffement planétaire n'est guère porté à se pencher sur les sentiments et la douleur intenses que nous ressentons devant ses impacts sur l'environnement, et pourtant, selon Ashlee Cunsolo Willox, cela pourrait accroître notre capacité de réaction. « Le fait d'admettre que les bouleversements climatiques impliquent une forme de deuil nous permettrait d'exprimer la perte que nous ressentons et de la transformer en motivation pour agir de manière productive et porteuse », affirme-t-elle. « Cela nous fournirait également l'occasion de prendre position et de nous opposer publiquement à l'injustice. » Le fait de partager notre peine permet l'éclosion d'une nouvelle solidarité, favorise la guérison et ouvre la voie à une action collective.

Les pourparlers des Nations unies sur le climat qui s'achèvent aujourd'hui à Paris sont une bonne occasion d'étendre le discours au sentiment de peine et de perte à l'égard de l'environnement. Les leaders sociaux et environnementaux doivent aujourd'hui comprendre les implications psychologiques d'une planète en détresse. La géographe et chercheuse scientifique Susanne Moser prétend pour sa part que les leaders de demain auront besoin de bien plus que d'expertise professionnelle et de bon sens politique; ils devront être tout à la fois « gardiens, bons bergers, arbitres, gestionnaires de crise, conseillers psychologiques et bâtisseurs d'avenir ».

Ne pourrions-nous pas, plutôt que de réagir impulsivement comme nous le faisons souvent face à la peur et à la peine, réunir notre courage et assumer pleinement la peine, le désarroi et le deuil que la situation fait naître chez nous? Qui plus est, nous pourrions vivre ces émotions ensemble, car de fait, les sentiments qui accompagnent le changement et la perte soulignent notre vulnérabilité commune et met en évidence les liens étroits qui nous unissent, favorisant de ce fait l'éclosion d'un sentiment profond d'appartenance à la communauté humaine et de solidarité écologique.

La regrettée scientifique de l'environnement Donella Meadows estimait qu'il était loin d'être futile de ressentir profondément les choses. « Les sentiments, tout comme la connaissance, ne changent pas à eux seuls les choses, mais si l'on ne cherche pas à tout prix à ignorer ce que l'on ressent ou à enfouir nos sentiments au plus profond de nous, si nous prenons le temps d'admettre ces sentiments, même les plus dérangeants, de les partager, et de leur allier la compréhension de ce qui ne va pas et de ce que l'on pourrait faire pour arranger les choses, et bien alors sentiments et connaissances deviennent de formidables moteurs de changement. »

La souffrance à laquelle nous assistons et qui découle de la perte de sa terre, de sa culture, d'un mode de vie et de son identité ne présage-t-elle pas de ce qui nous attend tous? Nous devons donc dès maintenant faire front commun face à la menace et décider comment nous l'affronterons. Et surtout, faisons en sorte que notre réponse en soit une de réelle humanité, dont nous sommes capables.

David Suzuki est un scientifique, un communicateur et un auteur, et il est cofondateur de la Fondation David Suzuki.

12 décembre 2015

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