Photo: Si Paris a changé la donne, comment se fait-il qu'on parle encore d'oléoducs?

Crédit : Maureen via Flickr

Par David Suzuki

En signant l'entente sur le climat à Paris en décembre dernier, les leaders et les experts du monde entier ont affirmé clairement la réalité des changements climatiques dus à l'activité humaine et, compte tenu que la planète n'a cessé d'augmenter sa consommation de combustibles fossiles, la nécessité et l'urgence de plafonner et réduire ensuite les émissions de GES.

À la lumière d'une telle déclaration faite à la face du monde, j'avoue avoir de la difficulté à comprendre tout le tapage actuel entourant les oléoducs Énergie Est, Kinder Morgan, Keystone XL et Northern Gateway. Mais qu'ont donc tous ces politiciens à envisager de dépenser des milliards de dollars dans des oléoducs alors que l'entente de Paris sous-tend que de 75 à 80 pour cent des réserves connues d'hydrocarbures doivent rester là où elles sont, c'est-à-dire dans le sous-sol?

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Notre premier ministre n'a-t-il pas, entouré des premiers ministres des provinces et territoires, maires et représentants d'OSBL, paradé devant les médias pour annoncer que le Canada prend maintenant la question des changements climatiques au sérieux? Je me suis senti alors, comme des millions de citoyens du Canada, soulagé d'un énorme poids, et je me suis réjoui avec eux d'entendre que notre pays s'engageait à maintenir les émissions à des niveaux qui permettraient de plafonner à 1,5 Co le réchauffement de la planète d'ici la fin du siècle. Compte tenu que la température moyenne de la planète est déjà de 1 Co de plus qu'à l'ère pré-industrielle, un demi-degré ce n'est pas une bien grande marge de manœuvre.

La volonté affirmée du notre gouvernement précédent de faire du Canada une superpuissance pétrolière a fait dévier l'économie canadienne vers une dépendance accrue aux hydrocarbures, avec les conséquences catastrophiques que l'on sait depuis l'effondrement du prix du pétrole. Voilà une leçon que nous avions cependant eu plus d'une fois l'occasion d'apprendre et que nous aurions dû retenir : la dépendance étroite envers une source principale de revenu — pêcheries, exploitation forestière, culture du blé, extraction minière, production ou secteur d'activité unique — c'est risqué. Il suffit que cette source de revenu s'épuise — comme les ressources — que les coûts se mettent à fluctuer sans crier gare, que la concurrence se resserre plus que prévu, et c'est la catastrophe.

Le cours des titres dans le secteur du charbon se sont déjà effondrés, alors pourquoi est-il question de construire de nouveaux terminaux pour le charbon ou d'agrandir les terminaux existants? La chute du prix du pétrole a rendu l'exploitation des sables bitumineux non rentables, mais on continue de discuter de l'expansion de cette activité si polluante? On sait que la fracturation hydraulique est une activité tout sauf durable en raison des quantités phénoménales d'eau qu'elle requiert, de l'instabilité sismique qu'elle entraîne et du volume incontrôlable de méthane — à l'effet de réchauffement démesuré — qui s'échappe des puits. Il faut non pas discuter de la poursuite de ces activités, mais mettre fin immédiatement à l'exploration de nouvelles réserves pétrolières — tout particulièrement dans des régions à risque comme le fond de l'océan,le Refuge faunique national de l'Arctique (Artic National Wildlife Refuge) et autres habitats essentiels pour la faune.

Je trouve particulièrement déprimants tous ces arguments voulant que le Québec travaille à l'encontre des intérêts de l'Alberta et du Canada sous prétexte que les élus de la région métropolitaine de Montréal — représentant 82 villes, et près de la moitié de la population québécoise — ont voté massivement pour que l'on rejette le projet d'oléoduc Énergie Est, qui transporterait 1,1 million de barils de bitume issu des sables bitumineux et autres produits pétrolier depuis l'Alberta jusqu'aux raffineries et ports de l'est du pays. Certains sont même allés jusqu'à déclarer qu'après avoir bien profité des paiements de la péréquation, le Québec est bien mal placé pour s'opposer aux projets d'oléoducs — outre sa teneur antidémocratique, cette affirmation va franchement à l'encontre des valeurs d'une fédération.

La question de l'unité nationale a été évoquée. À cela je réponds que l'unité nationale devrait nous pousser à engager le Canada sur la voie du développement et d'une économie durables, dans l'intérêt de tous les citoyens de ce pays. Ce n'est certainement pas en continuant de construire des infrastructures pour les combustibles fossiles et en nous condamnant à un avenir de réchauffement planétaire croissant que nous y arriverons. C'est au contraire en nous tournant résolument vers l'économie du 21e siècle — reposant sur des énergies propres — que nous créerons de l'emploi, que nous consoliderons notre unité et assurerons notre prospérité d'un océan à l'autre, et non seulement dans quelques régions privilégiées. Il est temps de nous détourner collectivement d'une industrie polluante et destructrice, dont les jours sont de toute façon comptés. Les élus du Québec devraient donc au contraire être félicités pour leur position franche et claire en faveur de l'environnement et du climat, pour le bien du Canada tout entier.

Les cibles adoptées à Paris nous forcent à revoir bien des modes de fonctionnement. L'énergie est au cœur de la société moderne, mais nous devons abandonner les combustibles fossiles. Faut-il agrandir nos aéroports alors que l'avion est le mode de transport le plus énergivore? Pourquoi construire d'énormes ponts et tunnels alors que nous devons revoir nos modes de transport des personnes et des biens? Le système actuel qui fait que l'on mange des aliments qui ont poussé à l'autre bout de la planète est insoutenable dans un monde qui doit réduire sa production de carbone. Autrement dit, l'agriculture doit re-devenir locale et l'on doit repenser l'utilisation que nous faisons de notre immense territoire, qui peut nous nourrir.

L'urgence d'agir exige que nous repensions l'ensemble de notre potentiel énergétique et de notre mode de vie. On ne peut continuer de vivre comme si de rien n'était ou comme si nous avions toute la vie devant nous. Il nous faut quitter dès maintenant la voie qui a mené à la crise actuelle. Voilà notre défi collectif. La tâche sera lourde pour nos décideurs, mais les possibilités sont infinies.

26 janvier 2016

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