Photo: 1,50$ : Le prix de la dépendance

(Crédit : whatatravisty via Flickr)

Par Karel Mayrand, directeur général de la Fondation David Suzuki pour le Québec

Ça y est, moins de trois ans après la crise de 2008, le prix de l'essence à la pompe a rejoint les sommets de l'été 2008. Ma petite Mazda me coûte une quinzaine de dollars de plus à la pompe qu'il y a un an. Comme d'autres automobilistes, je regarde maintenant avec anxiété les chiffres changer sur les enseignes des stations d'essence. Comme les autres, ma frustration grandit de semaine en semaine.

Pourquoi donc le prix de l'essence augmente-t-il sans cesse ? D'abord parce que la demande de pétrole augmente avec la reprise économique, mais aussi avec l'émergence de marchés comme la Chine et l'Inde. Au même moment, les sources traditionnelles de pétrole s'épuisent et sont remplacées par des sources plus coûteuses, mais aussi plus dommageables comme les sables bitumineux et les forages côtiers en eau profonde. Ce sont là des tendances lourdes et une conclusion s'impose : les jours de l'essence à bas prix sont comptés.

Les représentants de l'industrie allèguent que le prix de l'essence à la pompe est constitué en grande partie de taxes gouvernementales. Soit. Mais la spéculation sur les marchés compte pour une grande partie du dernier épisode de hausse du prix du baril de pétrole. L'augmentation des marges de profit des raffineurs compte aussi pour une bonne portion de l'augmentation de l'essence à la pompe.

C'est dans ce contexte que les compagnies pétrolières ont annoncé des profits records : pour le seul premier trimestre de 2011, les cinq plus grandes pétrolières américaines, ExxonMobil, Shell, BP, Chevron et ConocoPhillips, ont engrangé des profits records de près de 36 milliards. Même BP a vu ses profits augmenter au premier trimestre de 2011. Au Canada, Imperial Oil (Esso) a vu ses recettes augmenter de 64% l'an dernier. Suncor (Petro Canada) a empoché plus d'un milliard en profits nets au premier trimestre de 2011.

Plus le prix du pétrole augmente, plus les pétrolières font des bénéfices.

Le ministre Tony Clement a sommé les compagnies pétrolières de s'expliquer en comité parlementaire. Des audiences similaires ont eu lieu aux États-Unis. Les représentants au Congrès américain ont demandé aux compagnies pétrolières pourquoi ils maintiendraient une série d'avantages fiscaux totalisant 21 milliards pour l'industrie pétrolière alors que l'industrie est si profitable. Au Canada, le gouvernement fédéral verse 1,4 milliards par année à l'industrie pétrolière.

Les solutions proposées par l'industrie ont de quoi surprendre : maintenir les subventions pour éviter une plus grande augmentation des prix, alléger les réglementations et permettre les forages côtiers d'un bout à l'autre des États-Unis pour mettre en service des sources de pétrole moins coûteuse à exploiter. Un an après la catastrophe Deepwater Horizon, l'industrie reprend l'offensive. Drill baby, drill !

Les pétrolières continuent d'opérer un des plus importants lobbys aux États-Unis et au Canada. Entre 2008 et 2011, les lobbyistes de l'industrie ont tenu plus de 1100 rencontres avec des élus ou fonctionnaires fédéraux au Canada. C'est ce qui permet à l'industrie d'obtenir des avantages réglementaires et fiscaux qui les rendent si profitables, alors même que les automobilistes se font prendre à la gorge.

Le système est parfait : un produit dont personne ne peut se passer, un marché contrôlé par quelques compagnies, des profits records.

Qu'allons-nous faire lorsque le litre d'essence atteindra 2$ ?

Il faut déjà s'y préparer. Quand le baril de pétrole dépasse les 100 $, c'est près de 13 milliards par année que le Québec doit payer pour importer son pétrole d'Algérie, de Norvège et du Venezuela. 13 milliards de notre richesse exportée à l'étranger et qui contribue à creuser notre déficit commercial. Ajoutons à cela le coût d'importation des automobiles et on se rend rapidement compte que le Québec exporte une partie importante de sa richesse, simplement pour entretenir le couple pétrole-auto.

En 2020, ce sera pire.

Nous produisons des trains, des wagons de métro et des autobus, et de l'électricité. Il est temps de repenser nos modes de transport pour garder ici notre richesse. La dépendance au pétrole nous appauvrit collectivement au profit d'oligopoles qui exhibent des profits faramineux alors même que l'automobiliste moyen voit sa facture annuelle grimper de plus de 900 $.

La solution n'est pas de baisser les prix ou de produire plus de pétrole. La solution, c'est de diminuer notre consommation en investissant massivement dans les transports collectifs, l'efficacité énergétique des véhicules et l'aménagement urbain. Il est grand temps de nous y mettre. Nous avons été otages des pétrolières depuis trop longtemps.

25 mai 2011