Photo: Occupons le Québec!

(Crédit : art-now via Flickr)

Par Karel Mayrand, Directeur général de la Fondation David Suzuki pour le Québec

Le mouvement citoyen déclenché à New York l'été dernier par quelques poignées de manifestants qui ont décidé d'occuper Wall Street a fait boule de neige et cogne maintenant à nos portes. Ce mouvement spontané d'indignation est bien plus qu'un phénomène isolé. Il est le symptôme d'un malaise profond créé par la crise financière de 2008 et ses suites, et le signal que les citoyens sont prêts à reprendre le contrôle de notre démocratie. Surtout un signe que de plus en plus de gens ont perdu confiance en une économie qui les appauvri et qui dilapide l'avenir de leurs enfants.

Quelle est la cause de cette indignation ?

D'abord, les abus d'un secteur financier qui a mené l'économie mondiale et nos gouvernements à la faillite. Dans son film Inside Job, Charles Ferguson documente les trente années de déréglementation qui ont mené à l'effondrement du système financier américain en 2008. Ferguson affirme que cette déréglementation a transformé le secteur financier en gigantesque fraude pyramidale qui s'est éventuellement écroulée entraînant avec elle des millions d'hypothèques, d'emplois et les épargnes de millions de personnes. La crise de 2008 a fait reculer la richesse de 80% de la population américaine à son niveau de 1983. Vingt cinq ans de richesse évaporée en quelques mois.

Mais les citoyens doivent payer deux fois : devant la menace d'un effondrement complet du système financier, nos gouvernements injectèrent des centaines de milliards en liquidités pour renflouer les banques, puis relancer l'économie. Ce faisant, les dettes des banques furent converties en dettes publiques que les contribuables doivent aujourd'hui rembourser. C'est ainsi que nous devrons bientôt couper dans la santé, l'éducation et le soutien aux plus démunis pour rembourser les abus commis par les plus riches d'entre nous.

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La crise financière a permis de jeter un regard nouveau sur les vingt dernières années de croissance. Elle a mis en relief les inégalités sociales grandissantes et la précarité économique d'une grande partie de la population. L'économie du Canada a crû de 60% entre 1990 et 2008. Pendant la même période, l'endettement moyen des ménages s'est accru de 61%, passant de 93% du revenu disponible en 1990 à 150% du revenu disponible en 2008. Plus du tiers de cet endettement est constitué de dettes à la consommation. De là à dire que notre économie fonctionne à crédit, il n'y a qu'un pas que l'on peut aisément franchir.

Mais où donc sont allés les fruits de cette croissance si les gouvernements et les ménages sont aujourd'hui plus endettés qu'avant malgré une croissance économique de 60% ? Une étude réalisée aux États-Unis par l'Economic Policy Institute démontre que 80% de la croissance de la richesse entre 1983 et 2009 est allé aux 5% des Américains les plus riches. Les 1% des Américains les plus riches se sont accaparé 40% de la richesse créée sur cette période. 60% de la population des États-Unis se sont collectivement appauvris de 7,5% sur la même période. Pire encore : selon le Census Bureau des États-Unis, le salaire médian d'un américain était de 47 715 $ en 2010. En 1972, il était de : 47 550 $! En quarante ans, le travailleur américain moyen ne s'est pas enrichi alors que le PIB américain a plus que triplé! La situation est loin d'être aussi dramatique au Canada mais les tendances sont claires ici aussi.

Les citoyens ont aussi perdu confiance en nos institutions politiques. Le poids des lobbys, particulièrement ceux du pétrole, du charbon et de la finance, est devenu démesuré au point d'avoir littéralement détourné nos gouvernements de l'intérêt public. On compte quatre lobbyistes du secteur financier à Washington pour chaque congressiste. Au Canada, les lobbyistes du secteur pétrolier ont tenu plus de 1000 rencontres avec le gouvernement fédéral entre 2008 et 2010. Dans un article publié en juin 2011 dans Rolling Stone, Al Gore dénonce cette mainmise croissante des lobbys sur le financement électoral, qui a pour effet de détourner les institutions politiques de l'intérêt public au profit d'intérêts particuliers. Doit-on s'étonner de l'inaction de Washington et Ottawa dans le dossier des changements climatiques et du fait que des mouvements de désobéissance civile émergent aussi sur les sables bitumineux et le climat ?

Les citoyens perdent confiance. Et on ne peut que leur donner raison.

Un dernier point mérite d'être soulevé. Notre économie ne fait pas que nous appauvrir et nous endetter, elle appauvrit également les générations à venir en dilapidant notre capital naturel au profit d'une minorité. Bref nous nous endettons toujours plus soutenir une consommation qui génère une croissance économique dont les fruits enrichissent une faible minorité de la population, laissant tous les autres, et les générations à venir plus pauvres.

Le mythe de la croissance qui enrichi l'ensemble de la société est durement mis à l'épreuve. Alors que le gâteau grossit sans arrêt, la part de chacun demeure la même ou rétrécit, et il faut travailler encore plus fort pour l'obtenir. La croissance économique telle que nous l'avons conçue au cours des trois dernières décennies nous appauvrit et elle appauvrit encore plus nos enfants. Il est temps de remettre les pendules à l'heure.

La crise financière de 2008 a été un point tournant. Thomas Friedman, chroniqueur réputé au New York Times a dit ceci de cette crise : Et si la crise de 2008 représentait quelque chose de beaucoup plus fondamental qu'une profonde récession? Et si elle signifiait que le modèle de croissance que nous avons créé au cours des 50 dernières années est tout simplement intenable économiquement et écologiquement et que 2008 est l'année où nous avons frappé un mur — quand Mère Nature et le marché ont tous deux déclaré: Assez !

À notre tour maintenant de prendre la parole.

Visitez la page Occupons Montréal pour connaitre tout des activités du mouvement dans la métropole.

Prenez part à l'action partout à travers la province. Visitez les pages Facebook des mouvements de Montréal, Québec, Sherbrooke , Trois-Rivières et Saguenay

14 octobre 2011

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6 commentaires

17 novembre, 2011
09:01

Le site des indignés du Québec vous offre des vidéos, des photos, des chroniques. On s’indigne des millions perdus pour gérer des vélos (les bixis), sur la langue de bois, sur l’étouffement de la jeunesse québécoise, sur l’avenir de la centrale nucléaire Gentilly, sur la corruption, sur l’éviction des indignés, sur la toile de la honte et sur une foule de sujets qui nous concerne tous : Bienvenue chez vous !

11 novembre, 2011
06:04

Bonjour,

Cette semaine, j’écoutais du Sylvain Lelievre. J’ai écouté la chanson “À frais virés” . Wow, cela colle parfaitement avec la cause. Elle dénonce cet écart entre les riches et les pauvres. Il faut la faire entendre (la jouer à la radio, la chanter) Cela en réveillera un paquet.

De tout cœur avec vous.

02 novembre, 2011
11:48

Bonjour,

Je ne suis pas de gauche, ni de droite d’ailleurs. Je suis pour une certaine justice sociale, voilà. Si un milliardaire dépense 3000$ par jour, 7 jours semaine, ça lui prendra 3000 ans pour être sur la paille. Imaginez, ça représente 37 générations! 3000$ tous les jours depuis les pyramides d’Égypte. Et c’est sans compter les intérêts…

Quelquefois je me demande si il ne serait pas mieux que tout le système économique mondial s’effondre pour ramener tout le monde à la case départ et repartir sur des bases plus justes.

Quand j’étais plus jeune, dans années 70, on rêvaient de la fin des guerres comme le Vietnam, la guerre froide. On pensaient que le progrès nous apporterais collectivement plus de richesse et de temps libre. On a jamais autant travaillé et proportionnellement il y a plus de pauvres qu’auparavant.

Vous les indignés n’êtes pas seuls, derrière vous il y a beaucoup de gens de la classe moyenne qui travaillent et ne peuvent être sur place pour manifester. Ça me rassure de voir qu’il y a encore du monde pour s’indigner et revendiquer plus de justice social. Je ne sais pas si vous avez besoin de dons mais je pense que beaucoup de gens sont comme moi et n’ont pas le temps de descendre dans la rue. Par contre ils seraient près à faire un petit don.

Michel Lauzon

29 octobre, 2011
17:52

Enfin un mouvement populaire de lutte non-violent!

Somme-nous face à une campagne, dont l’occupation n’est quel a première action?

15 octobre, 2011
17:13

Il y a une interprétation bénéfique de cette mouvance qui tend vers une nouvelle approche de validation de la gouvernance politique par une démocratie populaire de la rue :

sera légitime dans un mandat, ce qui répond aux attentes populaires.

Encore faut-il que attentes populaires soient bien exprimées (sans cynisme) et que les politiciens les entendent (sans cynisme).

15 octobre, 2011
09:51

Excellente rétrospective, Karel. L’actuelle « boule de neige » de la gauche mondiale a toutes les chances de provoquer des avalanches. Mais, comme disait Confucius, le dragon est plus féroce que le soixante-huitard ! La « nouvelle gauche » dispose de nouvelles armes : réussira-t-elle plus qu’à les tester ?

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