Photo: Les œillères - Lettre à Michael Binnion

(Credit: frado76 via Flickr)

Par Karel Mayrand, Directeur général pour le Québec, Fondation David Suzuki et Président, Réalité Climatique Canada d’Al Gore

« Je me demande si les militants écologistes radicaux critiquent l'industrie du gaz naturel parce qu'ils n'ont eux-mêmes pas d'idées. C'est plus facile d'être contre que d'avoir des idées. » — Michael Binnion, Président et chef de la direction, Questerre
Monsieur Binnion,

En lisant la première phrase de votre blogue j'ai tout de suite reconnu votre ton incendiaire. J'ai aussi remarqué l'usage du mot « radicaux » pour décrire les gens qui ne partagent pas votre point de vue. Je constate que vous semblez avoir rejoint ceux qui, dans ce pays cherchent à discréditer les groupes écologistes en les qualifiants de la sorte. Je vous comprends de le faire puisque cette campagne de relations publiques portée par des ministres fédéraux et plusieurs médias du pays vise à défendre votre industrie.

Je m'étonne, cependant, de vous voir utiliser un tel langage alors que votre industrie déploie des efforts pour convaincre les Québécois qu'un dialogue est possible avec les milliers de citoyens qui, sans être des radicaux, ont des questionnements légitimes face à l'implantation de l'industrie gazière dans leurs communautés.

Puis-je me permettre de retourner cette formule contre vous ? Il est plus facile de démoniser ses adversaires que de répondre à leurs arguments.

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Passons aux arguments.

Un passage de votre blogue nous oblige à intervenir pour protéger l'intégrité de nos travaux. Votre récupération de l'étude publiée par la Fondation David Suzuki et l'Institut Pembina et intitulée « Le gaz naturel est-il une bonne solution pour contrer le changement climatique au Canada? » tient du détournement de faits. Déjà en septembre l'auteur de l'étude, Matthew Bramley, avait dû rétablir les faits après que vous ayez tenté de détourner le sens de l'étude , ce qui vous a mené à publier un blogue dans lequel vous nous présentiez vos excuses , ce qui était tout à votre honneur.

Vous récidivez cette fois en soutenant que notre étude affirme qu'une conversion au gaz naturel pourrait réduire nos émissions de 40%. Bien entendu, vous omettez de mentionner que cette affirmation provient de votre propre interprétation de nos travaux et qu'elle n'apparait nulle part dans notre rapport. Vous faites également un usage très sélectif des faits puisque notre étude arrive à une conclusion sans équivoque à propos du gaz naturel : « des politiques climatiques adéquates mèneront à un niveau de production et d'utilisation du gaz naturel inférieur à celui du statu quo, à court, moyen et à long terme (p.40) ».

En fait, si nous souhaitons atteindre les cibles établies par les scientifiques du GIEC pour éviter des changements climatiques irréversibles, il nous faut dès maintenant réduire notre consommation de tous les combustibles fossiles, gaz inclus. Dans le Word Energy Outlook publié en novembre dernier, l'Agence internationale de l'énergie souligne que, si rien n'est fait d'ici là pour amorcer un virage décisif, dès 2017 l'infrastructure énergétique en place génèrera sur sa durée de vie des émissions supérieures au seuil jugé sécuritaire par les scientifiques du GIEC. L'infrastructure gazière fera partie du problème et non de la solution. Ceci est d'autant plus vrai que plusieurs études récentes tendent à démontrer que les émissions reliées à l'extraction de gaz naturel ont été grandement sous-estimées. Ces découvertes remettent en question l'avantage du gaz comme combustible à plus faibles émissions.

Votre récidive ne peut être qu'une tentative de récupération. Un homme de votre niveau ne commet pas deux fois la même erreur.

Monsieur Binnion, vous portez des accusations graves envers les écologistes, tout en tentant de récupérer le travail de certains d'entre nous en faisant un usage sélectif des faits. Vous qualifiez vos adversaires de radicaux, mais en refusant de nuancer vos positions vous vous campez vous-mêmes dans une position radicale. Rendons-nous à l'évidence : la performance de votre entreprise est liée à la croissance de la production de gaz naturel. Vous avez donc un intérêt certain à ne montrer qu'un seul côté de la médaille, celui qui maximisera vos profits, quitte à contourner les faits ou à les détourner à votre avantage. Vous portez volontairement des œillères, et celles-ci vous empêchent de discerner la science des relations publiques, l'intérêt collectif des intérêts de vos actionnaires.

Monsieur Binnion, mes collègues ont des centaines d'idées pour solutionner les changements climatiques. Si la lutte aux changements climatiques vous tenait vraiment à cœur, vous retireriez vos œillères et vous vous donneriez la peine de les écouter. Peut-être découvririez-vous qu'au-delà du gaz naturel, il existe mille et une manières de résoudre la crise climatique. Elles toutes un point en commun : elles impliquent de se défaire de notre dépendance au pétrole, au charbon et au gaz.

10 février 2012

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7 commentaires

20 février, 2013
10:10

MOI, JE N’EN VEUX PAS D’EXPLOITATION, DE PUITS, DE MACHINES QUI DÉTRUISENT TOUT POUR LE REMPLACER PAR DES $$ DANS UN COMPTE EN SUISSE. SI CELA ARRIVAIT PRÈS DE CHEZ MOI, JE NE CONNAÎT PAS MA RÉACTION…

20 février, 2013
10:07

Bon enfin un monsieur qui dit les vraies affaires!!!

Vous avez totalement raison sur toute la ligne !

Merci beaucoup dans l’espoir que ce genre de personnes “comprenne” un jour le sens de tout vos mots !

Mikuen

20 février, 2012
10:01

Cher monsieur Binnion,

Je vous remercie d’avoir pris le temps de m’écrire à votre tour. Nous croyons, à la Fondation David Suzuki, que des discussions fondées sur les faits et la science doivent nous guider dans la prise de décision sur des enjeux aussi importants que notre avenir énergétique. Aussi je me permettrai une dernière clarification : notre rapport dit effectivement que le remplacement de la totalité du charbon par le gaz naturel réduirait les émissions de 33% aux États-Unis et de 20% au Canada. Après avoir utilisé par erreur le chiffre de 40%, vous omettez de mentionner que les gains seraient beaucoup plus minimes au Canada. De plus cette affirmation n’est vraie que dans l’hypothèse où le charbon serait entièrement remplacé par le gaz, ce qui, vous en conviendrez, est peu probable, voir utopique. Il est plus que probable que le gaz continuera de coexister avec le charbon et qu’il remplacera également des énergies propres. De plus, à la lumière des découvertes récentes sur les émissions fugitives des champs gaziers, il est plus que probable que ces chiffres soient revus à la baisse lorsque l’on considère l’ensemble du cycle de vie du gaz naturel.

Notre rapport affirme par ailleurs que le gaz n’est plus concurrentiel sur le marché dès qu’un prix significatif est établi sur les émissions de GES, ce qui est nécessaire pour réduire les émissions de 80-90% d’ici 2050. Donc, à court comme à long terme, des politiques cohérentes pour répondre à la menace climatique doivent impérativement réduire notre utilisation de tous les combustibles fossiles.

Le dialogue ouvert est tout aussi important, ce qui implique le respect des gens qui ne partagent pas nos opinions. En établissant une typologie des écologistes, les radicaux d’un côté, les modérés de l’autre, vous mettez un terme à une conversation avant même de l’avoir commencée. Il est vrai que les écologistes ont des idées radicalement différentes des vôtres, ce qui ne fait pas d’eux, ni de vous des radicaux pour autant. Je ne me permettrais pas de vous qualifier, vous ou d’autres personnes de l’industrie gazière, de radicaux, bien que vos idées et vos valeurs soient différentes des miennes.

En terminant, je vous invite à prendre connaissance des projets de bio méthanisation que les opposants au développement de l’industrie du gaz de schistes mettent de l’avant depuis des années. Avant d’exploiter une nouvelle ressource fossile, ne serait-il pas préférable de valoriser une filière énergétique qui permettrait de répondre à nos besoins en gaz naturel tout en réduisant véritablement nos émissions de GES ?

La question mérite d’être posée. À ce jour elle n’a pas reçu de réponse satisfaisante de la part de l’industrie et du gouvernement. Mes respects,

Karel

16 février, 2012
12:01

Cher M. Mayrand,

Que c’est étonnant comment les média sociaux fonctionnent ! Avant même que votre lettre n’arrive dans ma boîte de réception, elle circulait déjà sur Internet.

J’ai l’impression que vous m’avez mal compris. Ma remarque était que, contrairement aux militants écologistes radicaux, les vrais écologistes comme la Fondation Suzuki ont compris que le gaz naturel présente aussi des avantages. Je vous renvoie à la page 5 de votre rapport où il est mentionné en noir sur blanc que le passage au gaz naturel pourrait réduire de 33% les émissions en Amérique.

J’ai plusieurs fois utilisé le chiffre 30% lorsque je me referais à votre rapport mais à cause d’une erreur typographique, j’ai une fois dit 40%, ce qui a été corrigé. Je suis surpris que vous y reveniez.

La seule correction que votre M. Bramley a apportée à mes propos était de dire que la Fondation Suzuki n’a jamais dit que les émissions pouvaient être réduites de 30% sur le plan économique. Il n’a corrigé aucun autre de nombreux points du rapport de Suzuki que j’ai dit partagés. Je réitère ici mon respect pour ce rapport.

Je me suis excusé parce qu’il avait entièrement raison — Suzuki disait que si le Gouvernement adoptait la proposition qui favorisait la taxe sur le gaz naturel, ce dernier ne serait alors plus économique. C’est une tautologie, puisque ce sont les propositions fiscales de Suzuki qui sont nécessaires pour la véracité de la déclaration de Suzuki. Néanmoins, j’étais techniquement incorrect dans ma citation et contrairement à nos opposants que sont les militants écologistes radicaux, nous essayons autant que nous pouvons de fournir des informations justes et correctes.

Suivant les règles actuelles, l’industrie de gaz naturel a une idée à l’efficacité établie pour réduire les émissions et sauver des vies, et permettre aux industries et au Gouvernement de réaliser des économies.

Vous avez dit que vous aviez également des centaines d’idées. Nous sommes une organisation entrepreneuriale et nous investissons dans des idées qui pourraient améliorer notre environnement et réaliser des économies. Je serai heureux de connaitre quelques unes de ces idées et collaborer avec vous afin de les exploiter. J’ai toujours dit qu’il était possible de parler à de vrais écologistes qui comprennent la nécessité d’équilibrer les nombreux besoins de notre société. Peut-être est-ce ici le lieu de commencer.

N’hésitez pas à m’envoyer un courriel à l’adresse mbinnion@questerre.com, puisque le canal de medias sociaux pour l’envoi de vos idées n’est pas toujours fiable.

Michael Binnion Président et Chef de la direction Questerre Energy

14 février, 2012
10:39

Bonjour, voici mon commentaire, sous forme d'analogie, au blogue de M. Binnion… qui n'y sera probablement pas publié…

"M. Binnion,

Votre article est tendancieux et occulte totalement le fait que votre industrie ne vise que le remplacement d'une dépendance à une énergie fossile par une autre dépendance à une énergie fossile…

On dirait l'histoire du producteur de «crystal meth» qui tente de convaincre les héroïnomanes canadiens que la consommation de son produit — plus économique et «made in Canada» — est une panacée…

Ainsi, les héroïnomanes convertis au «crystal meth» auront plus d'argent dans leurs poches pour mieux s'alimenter, payer leur loyer, s'occuper de leurs enfants… et se payer des cures de désintox!

De plus, les héroïnomanes convertis au «crystal meth» canadien s'enrichiront collectivement… ce qui conduira à de meilleurs services gouvernementaux, des prestations d'aide sociale plus élevées, des policiers mieux formés et équipés, des prisons plus confortables, des traitements du VIH plus accessibles…

Finalement, l'industrie s'engagera à réinvestir une partie de ses profits dans de meilleurs services de désintox afin de s'assurer qu'on puisse désintoxiquer leurs petits-enfants… voire peut-être leurs enfants si on est optimiste!

Que de générosité de la part de ces fabricants de drogue. Ils n'ont que de bonnes intentions. Ils ne visent que l'enrichissement collectif et le bien-être des générations futures canadiennes!

Pour en revenir au gaz naturel, comment pouvez-vous oser affirmer que l'industrie du gaz naturel n'est pas subventionnée? Que dire des redevances ridicules négociées avec les gouvernements? Que dire des généreux crédits d'impôt? Que dire des garanties de prêt? Que dire des campagnes promotionnelles des lobbyistes que sont nos élus? Que dire de l'aide financière pour la conversion résidentielle? Que dire des coûts environnementaux totalement occultés? Que dire du pillage de la part de ressources des générations futures?

L'industrie du gaz a le même objectif que les autres exploitants miniers et pétrolier: piller les ressources canadiennes le plus rapidement possible, au moindre coût… et se sauver ensuite avec la caisse!"

11 février, 2012
18:08

Super texte.

10 février, 2012
22:58

Félicitation MR mayrand , vous ètes un homme d'honneur et vous savez expliquer ce qui se passe coté pétrole et gaz , on se bat pour pas que ça vienne au Québec mais c'est dur se battre contre le lobbéiste et le gouvernement qui est du coté du lobbéiste. Ils sont en train de détruire la terre et tout ce que ces gens voient , c'est juste l'argent, ils sont pret a tout détruire pour $ , je ne comprend pas pourquoi les homme sont indifférent face aux changements climatique.Il vas faloir s'en occuper avant bien des années car il sera trop tard avant longtemps. Vous avez raison dans votre résumé et je vous remercie pour tout ce que vous faites et je vous apprécie . Gaétan Daudelin Drummondville membre du comité citoyen contre les gaz de schiste .

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