Photo: Le Québec puissance pétrolière : Dream Baby, Dream

(Crédit : mrpbps via Flickr)

Par Karel Mayrand, directeur général pour le Québec de la Fondation David Suzuki

Les revoilà. L'Institut économique de Montréal (IEDM) vient de publier une note économique sur la consommation de pétrole et le potentiel d'exploitation de cette ressource au Québec. Pour ceux qui ne connaissent pas l'IEDM, il s'agit d'un institut de recherche indépendant qui prône la création de richesse par le libre-marché. L'Institut, aux sources de financement confidentielles, bénéficie d'une visibilité médiatique considérable.

L'IEDM prétendait en 2008 qu'il y avait des surplus d'eau dans le fleuve Saint-Laurent qui se perdaient dans la mer, ce qui justifiait d'exporter l'eau douce québécoise. L'une des administratrices, Nathalie Elgraby-Levy (aussi administratrice de TVA), nous assène périodiquement des chroniques qui nient l'existence des changements climatiques. Disons que nous pouvons qualifier la crédibilité scientifique de l'IEDM sur les enjeux environnementaux de douteuse, tout au mieux.

Nous nous réjouissons donc que l'IEDM ait choisi dans sa note économique sur le pétrole de ne pas s'avancer sur le terrain environnemental. C'est tout à son honneur. Cela dit, l'IEDM n'a consacré que... quatre pages (!) à étudier l'importante question de la consommation et de la production de pétrole au Québec. C'est peu, pour dire le moins.

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La note pose la question dans les termes suivants : le Québec consomme du pétrole et rien ne va remplacer cette ressource à court ou moyen terme. Il nous faut donc produire nous-mêmes notre pétrole. Elle passe sous silence toute la recherche effectuée depuis quelques années qui démontre que le couple pétrole-automobile coûte au Québec 18 milliards de dollars par année en importations , ce qui alimente notre déficit commercial et contribue à notre appauvrissement collectif. Des mesures permettraient de réduire notre dépendance au pétrole et de stimuler la création de richesse au Québec , dont au premier chef un virage en transport collectif soutenu par les chambres de commerce et les entreprises.

L'IEDM postule que la consommation de pétrole ne peut diminuer significativement alors qu'elle a diminué en termes absolus, entre 1981 et 2006 . Il a donc jeté son dévolu sur la possibilité pour le Québec de produire son propre pétrole, plutôt que de diminuer sa consommation.

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C'est ici que l'étude entre dans la science-fiction. D'après l'IEDM, l'exploitation de pétrole au Québec rapporterait 400 milliards de dollars (notez que l'IEDM ne se prononce pas sur la proportion de cette richesse qui demeurerait au Québec). L'étude avance les chiffres suivants : 40 milliards de barils à Anticosti, 6 milliards de barils dans le golfe du Saint-Laurent et 250 millions de barils à Haldimand en Gaspésie. Creusons un peu : le fameux 40 milliards de barils d'Anticosti proviennent d'un communiqué de presse de la firme Pétrolia (!), lui-même basé sur une étude de Sproule Consultants , firme de Calgary spécialisée dans l'évaluation des potentiels pétroliers. Sproule qualifie sa propre évaluation de très incertaine, affirme qu'elle est basée sur des données « non statistiquement significatives » et qu'elle ne « doit pas être utilisée dans un autre contexte ». Voilà où nous en sommes à Anticosti : Sproule Consultants affirme qu'il n'y a pas de preuves directes de pétrole récupérable, encore moins commercialisable. Le consultant conclut en recommandant de... continuer à explorer!

Dans le golfe du Saint-Laurent, l'IEDM affirme qu'il y aurait six milliards de barils de pétrole dans le gisement Old Harry. La Coalition Saint-Laurent , dont la Fondation David Suzuki fait partie, et qui réclame une étude approfondie du dossier avant toute activité d'exploration, demeure la meilleure source d'information à ce sujet. Or, les rapports internes de Corridor Resources, la compagnie qui détient les droits du gisement, parlent plutôt de 5 milliards de barils. De plus, 1/3 de ce gisement est situé à Terre-Neuve, ce qui laisserait 3 milliards de barils au Québec, la moitié de ce que nous promet l'IEDM. De plus, on ne sait toujours pas si le gisement renferme du gaz, dont les prix sont actuellement en chute libre, ou du pétrole.

Si on avait déjà établi la viabilité commerciale des gisements Old Harry et Anticosti, les Majors feraient la queue pour devenir partenaires ou acquérir Pétrolia ou Corridor Resources, mais les actions de la première ont chuté de 38 % depuis 8 mois et celles de la seconde se sont effondrées de 84 % en un an. Là où l'IEDM voit le Klondike, les marchés financiers et les experts de l'industrie voient un gros point d'interrogation. Comme le disait Pierre Bruneau à TVA : rigueur, rigueur, rigueur!

Alors devons-nous nous lancer tête première dans l'exploitation pétrolière en milieu marin, ou du pétrole de schiste sur Anticosti, ou à Haldiman, avec tous les incertitudes qui persistent sur ces gisements, qu'on qualifie toujours de « prospects » puisqu'ils ne sont pas prouvés, avec les risques financiers et environnementaux que ces activités comportent? Ou ne devrions-nous pas tenter de réduire une fois pour toutes notre dépendance au pétrole en investissant dans les transports collectifs et les énergies vertes, des secteurs à forte valeur ajoutée dont on a la certitude qu'ils peuvent créer, dès maintenant, de la richesse pour le Québec? La réponse me semble tout à fait claire.

Et en bonus, nous pourrions contribuer à la lutte au réchauffement climatique, s'il s'avérait un jour que l'IEDM accepte qu'il existe et qu'il n'est pas le fruit d'une conspiration des écologistes.

3 mai 2012

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