Notre Keystone | Le Nid du Colvert | Fondation David Suzuki
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(Crédit : afterfate via Flickr)

Par Karel Mayrand, directeur général pour le Québec de la Fondation David Suzuki

Dans un éditorial publié le 5 avril par La Presse, André Pratte compare le projet d'oléoduc de Transcanada, qui pourrait apporter le pétrole albertain au Québec, au controversé projet Keystone XL, qui transporterait ce même pétrole aux États-Unis vers les raffineries du Texas. La comparaison est bonne puisque les deux oléoducs transporteraient autour de 850 000 barils de pétrole par jour. Pratte affirme qu'il faut dissocier les projets de pipelines des impacts des sables bitumineux et ne considérer que les impacts directs des oléoducs proposés. Ce point est éminemment contestable puisque la production accrue qui résultera de l'ajout de ce pipeline représentera 116 millions de tonnes de CO2 de plus annuellement dans l'atmosphère. C'est pourquoi chaque projet de pipeline est devenu un référendum sur l'avenir énergétique du Canada.

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L'industrie pétrolière s'emploie activement à recadrer la conversation sur les sables bitumineux pour la faire porter sur les projets de pipelines, de transport et d'approvisionnement, sans égard à la provenance et à la destination du pétrole, ni aux impacts de sa production. Or, les projets Keystone XL, Northern Gateway et Transcanada ne sont pas des projets ordinaires d'approvisionnement pétrolier. Ce sont des projets d'exportation qui visent à désenclaver les sables bitumineux et à permettre un doublement de la production d'ici 2015. Derrière ces projets d'oléoducs, c'est l'ensemble du développement pétrolier et de ses impacts au Canada qui sont en jeu, et c'est ce sujet qu'Ottawa et l'industrie pétrolière refusent obstinément d'aborder ouvertement et en toute transparence.

Dans une lettre ouverte publiée dans le New York Times; le 31 mars dernier, Thomas Homer-Dixon explique pourquoi en disant non au projet Keystone XL, le président Obama ferait une faveur aux Canadiens. Ses arguments peuvent aussi s'appliquer au projet de Transcanada.

Homer-Dixon rappelle que les sables bitumineux sont une catastrophe écologique sans précédent qui transforme la forêt boréale en sol contaminé, et qui consomme des quantités astronomiques d'eau qui s'accumule dans 70 miles carrés de réservoirs toxiques. De plus, alors que le pétrole traditionnel a un rendement énergétique de 15 barils produits par baril d'énergie consommée dans la production, ce rendement n'est que de six pour un pour les sables bitumineux. En d'autres termes: nous consommons de plus en plus d'énergie, simplement pour produire de l'énergie.

Mais l'auteur va encore plus loin. Il affirme que le Canada démontre de plus en plus deux des caractéristiques les plus néfastes des États pétroliers. Tout d'abord, le Canada démontre des signes inquiétants de syndrome hollandais avec un cœur manufacturier qui s'est contracté du tiers sous l'effet d'un dollar dopé par les revenus pétroliers. Le Canada est aussi devenu un cancre de l'innovation et de la productivité. Ensuite, les attaques systématiques contre les scientifiques et les groupes écologistes, le démantèlement des lois assurant la protection de l'environnement et de la santé humaine, et les atteintes aux droits fondamentaux des peuples autochtones ne sont que quelques exemples d'un pouvoir central qui fait tout pour écraser la dissidence. L'économie et la démocratie canadiennes se désagrègent au contact du pétrole. Le Canada ressemble de plus en plus à ces pays d'où nous provient ce pétrole qu'on qualifie de non-éthique.

Homer-Dixon aurait pu ajouter que le Canada, quatrième puissance pétrolière mondiale, n'a pas de plan crédible pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre, aucune politique énergétique digne de ce nom, et aucun plan de restauration des sites gravement contaminés des sables bitumineux. On demande aux Canadiens un chèque en blanc pour l'industrie, dont la facture sera assumée par nos enfants.

Pire encore, la propriété des gisements et des industries des sables bitumineux est massivement passée sous les mains américaines, chinoises, européennes et asiatiques depuis dix ans, et une partie importante des profits générés par l'industrie passe aux mains étrangères. En outre le Canada n'a aucun plan pour maximiser les bénéfices économiques des sables bitumineux, et aucun plan pour assurer sa prospérité une fois le boom pétrolier terminé.

Une entreprise qui gèrerait aussi mal ses ressources et ses risques se ferait remettre à sa place par ses actionnaires. Mais les Canadiens ne sont pas consultés sur l'avenir énergétique, environnemental et économique de leur pays, et le Canada a tourné le dos à la lutte aux changements climatiques. Devrions-nous nous étonner, devant ce bilan, que 42 % des Canadiens s'opposent aujourd'hui à la croissance des sables bitumineux et que le pétrole canadien ait si mauvaise réputation à l'étranger? Par sa stratégie de choc et stupeur visant à se développer à tout prix et sans contrainte, l'industrie des sables bitumineux en est arrivée à perdre peu à peu sa social license to operate. C'est pour cette raison que les Britanno-Colombiens et les Américains s'apprêtent à dire non à Northern Gateway et Keystone XL.

C'est aussi pour cette raison que les Québécois doivent regarder plus loin que le bout du tuyau pour comprendre qu'ils ont pour la première fois l'occasion de se prononcer sur un enjeu aussi crucial pour l'avenir du Canada et de ses enfants. Les projets d'oléoducs sont des référendums sur la gestion des sables bitumineux. En privant les Canadiens d'un sain débat sur la question, le gouvernement fédéral et l'industrie ont eux-mêmes créé les conditions de ce blocage. À eux de tirer les leçons qui s'imposent.

5 août 2013

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