Le Manifeste pour un Québec fossile : Un débat mal amorcé | Le Nid du Colvert | Fondation David Suzuki
Photo: Le Manifeste pour un Québec fossile : Un débat mal amorcé

(Crédit : 2. via Flickr)

Après le manifeste pour un Québec lucide, le Québec accueille en 2014 le manifeste pour un Québec fossile signé par des personnalités québécoises du monde des affaires et quelques anciens politiciens. Les deux manifestes partent du même constat : le Québec a une dette financière, et son déclin démographique est inquiétant. Pour les auteurs du manifeste pour un Québec fossile, nous n'avons tout simplement pas les moyens de nous passer des revenus potentiels que nous pourrions tirer de l'exploitation de son pétrole. Il en va de notre santé économique future. Malheureusement le document évacue des enjeux fondamentaux, il ne passe pas le test de la réalité en plus d'être ouvertement hostile envers les groupes écologistes.

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Le climat et la consommation de pétrole évacués du débat

Pour justifier l'exploitation du pétrole québécois, les auteurs du manifeste passent sous silence le fait que la meilleure manière de juguler à court terme le déficit commercial de 11 milliards $ causé par nos importations de pétrole est de réduire notre consommation. Invité à débattre avec le Maire de Rimouski, Éric Forest, puis avec l'ancien Premier Ministre Bernard Landry les ondes de Radio-Canada, j'ai déploré le fait que le manifeste fait de la lutte aux changements climatiques et de la réduction de la consommation de pétrole un souhait plutôt qu'une priorité, ce qui le place en porte à faux avec le projet de stratégie énergétique mis de l'avant par la ministre Martine Ouellet qui place ces deux objectifs au centre de l'avenir énergétique du Québec. Sur ce plan, le manifeste se contente d'affirmer ceci : « Nous devons donc en venir, un jour, à développer de nouvelles alternatives de consommation d'énergie plus vertes et plus respectueuses de l'environnement.»

Donc, il est urgent d'exploiter nos ressources pétrolières, mais on remet la réduction de notre consommation et la lutte aux changements climatiques aux calendes grecques. Cette position va à l'encontre de celle de l'Agence internationale de l'énergie qui indique que les deux tiers des réserves de combustibles fossiles doivent demeurer dans le sol si nous espérons protéger notre climat. Reporter cette décision à la prochaine génération pour exploiter de nouveaux gisements est irresponsable. On ne rembourse pas une dette financière en creusant une dette écologique dont on ne pourra jamais ressortir.

Le manifeste est aussi tendancieux lorsqu'il affirme que la consommation de pétrole s'est accrue de 4% entre 1989 et 2009. Selon les données du Ministère québécois des Ressources naturelles, la consommation de pétrole est en déclin depuis 2004. Le manifeste omet de mentionner cette vérité qui dérange. Il oublie également de mentionner que le Québec a déjà réduit sa consommation de pétrole de 40% en six ans, de 1978 à 1984, sous le gouvernement Lévesque dans lequel Bernard Landry, l'un des signataires, était ministre. La réduction de notre consommation de pétrole est non seulement souhaitable, elle est possible et urgente.

Le Klondike pétrolier : L'épreuve des faits

La plus grande faiblesse du manifeste est qu'il promet aux Québécois un Klondike pétrolier sans étayer cette affirmation. Or, si nous savons que le sous-sol du Québec renferme des hydrocarbures, nous ne savons toujours pas quelle proportion est récupérable. Nous ne savons pas non plus si l'opération peut être rentable économiquement, et quelles retombées économiques et redevances l'exploitation pétrolière générerait. En faisant des calculs sur la base des informations connues à ce jour, François Pouliot du journal Les Affaires en vient à la conclusion que les auteurs du manifeste surestiment grossièrement les revenus potentiels que le Québec pourrait tirer de son pétrole. Selon l'auteur, le Québec tirerait environ 500 millions $ par année en redevances pétrolières. À ce rythme, nous mettrions 380 ans à rembourser notre dette publique de 163 milliards! Ce manifeste, qui réclame un débat fondé sur les faits, se complait dans la pensée magique.

D'autre part, les entrevues données par les signataires du manifeste depuis sa publication ont démontré leur méconnaissance complète du dossier pétrolier et entaché la crédibilité de l'ensemble de leur démarche. L'ancien premier ministre Bernard Landry a commis plusieurs erreurs factuelles, notamment en affirmant que Terre-Neuve effectue déjà des forages dans le golfe Saint-Laurent et que nos voisins pourraient voler notre pétrole, ce qui est incorrect dans les deux cas. Comment, dans ce contexte, accorder de la crédibilité aux auteurs du manifeste lorsqu'ils prétendent que l'exploitation pétrolière en sol québécois pourrait se faire de façon sécuritaire? Quels sont les faits qui soutiennent cette affirmation?

Un dialogue mal amorcé

Si les auteurs du manifeste réclament un débat respectueux, ils ne se gênent pas pour accuser certains groupes, qu'ils ne nomment pas, de recourir à « des stratégies de désinformation » et de « nourrir des craintes non justifiées uniquement pour défendre leur cause ». En ne nommant personne, le manifeste laisse planer le doute sur tous. En ne donnant pas d'exemple de désinformation, il met en doute l'ensemble des informations fournies par les citoyens, scientifiques et écologistes qui interviennent sur le dossier.

Le dialogue souhaité s'amorce donc très mal. Le malaise est renforcé par des interventions de Françoise Bertrand, présidente de la Fédération des Chambres de Commerce qui attaquait le même jour les groupes écologistes, en reprenant à son compte les analyses depuis longtemps discréditées de la blogueuse de la mouvance conservatrice Vivian Krause, et celle d' Alain Dubuc, qui soutient que « l'influence du discours environnementaliste dans le débat public, sans rapport avec son poids réel dans la société ». L'intention est claire de discréditer les écologistes et l'espace trop grand qu'ils occuperaient dans notre vie publique.

Le manifeste pour un Québec fossile lance un appel au débat respectueux et appuyé sur des faits vérifiés, deux conditions qu'il ne remplit malheureusement pas lui-même. Si les élites économiques québécoises veulent lancer une discussion qui va au-delà de la propagande, ils devront retourner faire leurs devoirs.

15 janvier 2014

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