Photo: Pourquoi Énergie Est ne relancera pas l'économie albertaine

Crédit : Aaron Holmes via Flickr

Par Karel Mayrand, directeur pour le Québec de la Fondation David Suzuki

Depuis l'effondrement des cours du pétrole, l'économie albertaine bat de l'aile. Avec le pétrole qui avoisine les 40$ le baril depuis plus d'un an, les investissements dans le secteur pétrolier se sont contractés de 62% depuis le sommet de 2014. Le nombre de puits forés est passé de 10 400 en 2014 à un total prévu de 3500 en 2016, soit un recul de 66%. L'économie albertaine est entrée en récession et a subi une perte nette de 19 500 emplois en 2015 et le taux de chômage s'établit maintenant à 7,9%. Dans son dernier budget, le gouvernement albertain a annoncé un déficit de 10,4 milliards $, soit près de 20% du budget provincial.

Devant les difficultés économiques de l'Alberta, plusieurs voix se sont fait entendre ces dernières semaines pour que le projet Énergie Est soit approuvé sans délai pour relancer le secteur pétrolier et l'économie albertaine dans son ensemble. Selon ses partisans, Énergie Est permettrait d'augmenter la capacité de transport, et donc la production albertaine, de lui assurer un meilleur prix sur le marché mondial et de mettre immédiatement en branle des investissements privés pour relancer l'économie de la province. Aucun de ces arguments ne tient la route.

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D'abord, si le projet finit par être approuvé, la première pelletée de terre ne se fera pas avant 2019 ou 2020, ce qui laissera l'économie albertaine dans le marasme pour au moins trois ou quatre années supplémentaires. De plus, la grande majorité des investissements dans la phase de construction devront être réalisés au Québec et au Nouveau-Brunswick ou l'oléoduc doit être construit de toutes pièces alors qu'il ne s'agit que de convertir un gazoduc dans la portion ouest du pays. Pour l'Alberta, ce sera trop peu, trop tard.

Les questions de la capacité de transport et du prix sont reliées. Un rapport de Oil Change International décrit bien la problématique. Historiquement, le pétrole albertain transite dans sa quasi-totalité à Cushing en Oklahoma où un goulot d'étranglement dans les capacités de transport provoque une baisse importante de prix. L'écart entre le prix mondial et le prix obtenu à Cushing était en moyenne de 21$ le baril en 2013-2014 avec des pointes à près de 40$. Deux développements récents ont mis fin à cette situation : le Seaway Pipeline Expansion et le doublage du TransCanada Gulf Coast Pipeline entre Cushing et le golfe du Mexique ont permis de débloquer le goulot d'étranglement de Cushing. De plus, la complétion d'un nouvel oléoduc entre Flanagan, en Illinois, et Cushing, a contribué à éliminer tous les goulots d'étranglement qui persistaient. L'écart de prix qui demeure aujourd'hui pour le pétrole albertain est causé par la qualité inférieure du produit et ses coûts de transport plus élevé en raison de leur éloignement géographique.

Finalement, les tenants de la construction d'Énergie Est affirment que les sables bitumineux suffoquent présentement en raison d'un manque de capacité de transport. Or, selon Oil Change International, les capacités de transport existantes dépassent la production de 500 000 barils par jour (bpj). C'est sans compter l'inversion de la ligne 9b d'Enbridge qui a ajouté 300 000 bpj aux capacités existantes. Encore une fois, Énergie Est n'est d'aucun secours à court terme, et c'est seulement à partir de 2018-19 que les capacités de transport existantes seront utilisées en totalité de l'aveu même du ministre des Finances de l'Alberta.

Pour que de nouvelles capacités de production soient requises, il faudrait que de nouveaux investissements permettent d'augmenter la production des sables bitumineux, ce qui est hautement incertain. Il coûte en moyenne de 60$ à 65$ pour produire un baril de pétrole dans les sables bitumineux. Avec un cours du baril installé durablement autour de 40$ le baril, rien n'indique que les investissements reprendront à court terme. Ceci a fait dire à l'économiste Jeff Rubin que le pétrole qui doit alimenter Énergie Est n'existe tout simplement pas.

On pourra retourner la question dans tous les sens, c'est la chute du prix du pétrole qui cause en ce moment une récession en Alberta. Cette baisse de prix n'a rien à voir avec les oléoducs, et Énergie Est n'y changerait rien même s'il entrait en service demain matin. La chute des prix du pétrole a été volontairement déclenchée par une hausse de la production en Arabie Saoudite, justement pour étouffer des compétiteurs aux coûts de production plus élevés comme le pétrole de schiste américain et les sables bitumineux. Il est étonnant dans ces circonstances d'entendre les porte-paroles de l'industrie pétrolière dénoncer l'opposition à Énergie Est mais demeurer silencieux lorsqu'un des leurs, Irving Oil, affirme vouloir continuer d'importer du pétrole saoudien après la mise en service d'Énergie Est ou lorsque le Canada vend des armes au royaume saoudien.

L'Alberta a choisi il y a deux générations de mettre tous ses œufs dans le même panier. Le secteur pétrolier représente à lui seul 22% du PIB de la province. Cela rend l'Alberta vulnérable aux cycles de boom and bust qui caractérisent inévitablement les économies trop dépendantes des ressources naturelles. La crise actuelle devrait servir d'avertissement. L'industrie des combustibles fossiles devra s'effacer d'ici deux, trois décennies tout au plus. Tôt ou tard, l'Alberta devra négocier un virage vers une nouvelle économie plus diversifiée. Elle peut choisir d'amorcer ce virage maintenant, ou le subir par une crise encore plus grave dans une génération. Mais dans tous les cas de figure, Énergie Est ne fera pas partie du portrait.

25 avril 2016

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