Photo: L'Université Laval : première université canadienne à sortir des combustibles fossiles

(Crédit : Cephas via Wikimedia Commons)

Par Karel Mayrand

Le 15 février 2017 passera à l'histoire comme une journée marquante dans notre longue marche pour sortir des combustibles fossiles. L'Université Laval est devenue la première université canadienne à se joindre au mouvement global de désinvestissement des combustibles fossiles. L'annonce a été faite le jour même où l'université était classée deuxième au monde, et première au Canada, en matière de développement durable. Il s'agit d'une première brèche dans un mur que plusieurs croyaient infranchissable. L'Université Laval vient d'établir un nouveau standard : les autres universités canadiennes doivent maintenant emboîter le pas.

Il y a près d'un an maintenant, j'expliquais dans un billet pourquoi j'allais remettre mon diplôme à l'Université McGill. Il s'agissait pour moi d'une décision difficile motivée par une question éthique fondamentale. En investissant dans les combustibles fossiles, une université se trouve soit à nier la science du climat, ce qui est impensable pour une institution scientifique, soit à financer l'échec de la lutte aux changements climatiques, ce qui est intenable au plan éthique. Nous savons que pour gagner la bataille du climat, la majeure partie des réserves de pétrole, de charbon et de gaz doivent demeurer dans le sol. Investir dans les énergies fossiles, c'est soutenir leur extraction et financer la destruction irréversible du climat. Je ne pouvais demeurer associé à une institution qui tenait une telle position. Devant le refus de l'université de s'engager à désinvestir, avec une trentaine d'autres diplômés, j'ai remis mon diplôme et rompu avec mon alma mater.

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Je détiens aussi une maîtrise de l'Université Laval et je redoutais d'en venir un jour à devoir le remettre. Mais à mon invitation, le vice-recteur de l'Université, Éric Bauce, a accepté de rencontrer les étudiants d'Ulaval sans fossiles, le groupe de désinvestissement formé par des étudiants de l'université. En une petite heure, la décision était prise : l'Université se donne cinq ans pour sortir les investissements de sa fondation des combustibles fossiles. Un comité de suivi incluant les étudiants a été formé, et l'université explorera également la possibilité de désinvestir ses fonds de pension. En tout, la fondation et ses quatre fonds de pension détiennent 80 millions $ en investissement fossiles.

La campagne mondiale de désinvestissement, lancée par l'organisme 350.org, a à ce jour mené 696 institutions et près de 60 000 individus, représentant près de 5500 milliards $ en actifs à désinvestir des combustibles fossiles. Plus de 100 institutions d'enseignement ont déjà entrepris de désinvestir, et 582 campagnes de désinvestissement ont été lancées sur des campus à travers le monde, incluant dans 25 dans universités canadiennes, dont l'Université de Montréal, l'université McGill, l'université Concordia et l'université de Sherbrooke. Le Royaume-Uni mène présentement le bal avec 43 universités qui ont entrepris de désinvestir. De grandes universités comme la London School of economics, Oxford, Standford et Yale ont entrepris des désinvestissements complets, en se retirant de tous les combustibles fossiles, ou partiels, en se retirant du charbon et des sables bitumineux.

Le mouvement de désinvestissement ne se limite pas aux institutions d'enseignement. La Fondation David Suzuki a désinvesti en 2010. Le plus grand fonds souverain au monde, celui de la Norvège, s'est retiré du charbon et des sables bitumineux. Le Rockefeller Brothers Fund, la fondation des héritiers Rockefeller dont la fortune s'est construire sur le pétrole, est sorti des énergies fossiles. La Californie a adopté une loi qui oblige ses deux grands fonds de pension, CalPERS et CalSTRS, à désinvestir. Plus près de nous, à l'initiative du collectif Recycle ta Caisse et de la Fondation David Suzuki, la campagne Sortons la Caisse du carbone a permis à ce jour à près de 6000 personnes d'écrire à la Caisse de dépôt et placement du Québec pour demander qu'elle désinvestisse.

Le désinvestissement n'est pas uniquement motivé par des enjeux éthiques. La firme Morgan Stanley Capital International (MSCI) a mis en place un indicateur boursier retraçant l'évolution des 9500 plus importantes compagnies enregistrées sur les marchés boursiers. Ces placements représentent 35 000 milliards. De cette somme, 7 se retrouvent dans les énergies fossiles. L'analyse de l'évolution de cet indicateur boursier entre novembre 2010 et septembre 2015 a démontré que le rendement est supérieur de 8,2 lorsque l'on exclut les placements liés aux énergies fossiles. Cette situation a été causée en grande partie par l'effondrement des cours du charbon depuis cinq ans, dû notamment à la concurrence accrue des énergies renouvelables. Selon Bloomberg, une dévaluation similaire pourrait frapper les actifs pétroliers aussitôt qu'en 2022 en raison des progrès dans l'électrification des transports.

Que ce soit pour des raisons éthiques ou financières, la campagne mondiale de désinvestissement rallie un nombre croissant d'institutions et de citoyens. En s'y joignant, l'Université Laval a lancé le signal que le Canada n'échappera pas au mouvement. Les diplômés des universités canadiennes ont un rôle important à jouer pour soutenir les campagnes de désinvestissement menées sur les campus et faire en sorte que le mouvement s'étende à d'autres universités. Les diplômés peuvent appuyer les groupes étudiants de désinvestissement et signifier à leur alma mater qu'ils ne contribueront plus aux campagnes de financement tant qu'elle n'aura pas entrepris de désinvestir.

Il y a un an, je sortais mon diplôme d'un placard pour aller le remettre sur le campus de l'Université McGill où j'avais mis les pieds pour la première fois il y a 25 ans. Cette semaine, je suis retourné dans le même placard, cette fois-ci pour y récupérer mon diplôme de l'Université Laval, et l'afficher fièrement dans mon bureau. Merci aux étudiants d'Ulaval sans Fossiles, à Éric Bauce et à la direction de l'Université Laval. Grâce à vous, j'éprouve aujourd'hui autant de fierté que d'espoir en notre capacité de changer le monde.

*Karel Mayrand est directeur de la Fondation David Suzuki pour le Québec et l'Atlantique.

28 février 2017

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