Qui alimente l'industrie canadienne du chrysotile? | Vert santé | Fondation David Suzuki
Photo: Qui alimente l'industrie canadienne du chrysotile?

Crédit: daryl_mitchell via Flickr

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Par le Dr Kapil Khatter

L'industrie canadienne de l'amiante chrysotile a eu du pain sur la planche dernièrement pour redorer son image avec toute cette histoire d'exportation de la mort qui plane au-dessus d'elle. J'imagine qu'on ne devrait pas en être surpris. Qui voudrait acheter un produit toxique cancérigène? L'industrie travaille fort pour promouvoir le chrysotile comme étant de l'amiante plus sécuritaire, mais le Centre international de Recherche sur le Cancer (CIRC) et son parent, l'Organisation mondiale de la Santé, nous rappellent que tous les types d'amiante sont cancérigènes et dommageables lorsqu'ils pénètrent les voies respiratoires. Les Canadiens semblent avoir compris ce message, car l'amiante canadien est très rarement utilisé ici.

L'amiante est tout de même un produit demandé ailleurs, spécialement dans les pays les plus pauvres. L'Inde est le meilleur client du Canada et nous exportons aussi des tonnes d'amiante dans des pays comme l'Indonésie, la Thaïlande, le Mexique et le Sri Lanka. Pourquoi? Parce que l'amiante est utile. Il a une grande résistance à la chaleur et aux produits chimiques. On l'utilise pour les plaquettes de frein, les planchers de vinyle et les matériaux de construction. Et aussi... l'amiante ne coûte pas cher.

Mais comment un pays développé comme le Canada, avec ses salaires de pays développé, peut-il être compétitif sur le marché de l'amiante qui est dominé par les pays moins développés? Le nombre de mines canadiennes et de mineurs a diminué. La mine Jeffrey, au Québec, s'est réfugiée sous le couvert de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies (LACC). Alors comment ce qui reste de l'industrie réussit-il à survivre?

La main qui nourrit

Il semble que l'industrie canadienne de l'amiante a une main généreuse qui la nourrit. Le Globe & Mail a rapporté dernièrement ce qu'il a pu lire dans des documents du gouvernement fédéral dont il a obtenu copie grâce à la Loi sur l'accès à l'information. On y apprend que le prix de l'amiante est maintenu artificiellement élevé pour que le Canada reste en affaires. Ainsi, certains pays exportateurs pourraient vendre leur amiante moins cher que le Canada, mais choisissent de garder l'industrie canadienne en vie parce qu'elle agit comme promoteur crédible de première ligne en ce qui a trait à l'usage sécuritaire du chrysotile.

Chez nous aussi, l'industrie a une tonne de mains bienveillantes qui se tendent vers elle : vous, moi et tous les autres contribuables canadiens. Notre gouvernement fédéral donne 250 000 $ par an, en fonds publics, au groupe de lobby l'Institut du chrysotile pour qu'il fasse la promotion de l'amiante et de son « usage contrôlé ». Depuis 1984, plus de 20 millions de dollars ont été remis entre les mains de l'Institut.

À présent, le propriétaire de la mine Jeffrey, l'une des deux mines d'amiantes qui survivent encore au Canada, demande une garantie de prêt de 58 millions de dollars pour lui permettre d'extraire 200 000 tonnes d'amiante par année. Le gouvernement du Québec devrait décider bientôt s'il consentira à la garantie de prêt pour garder la mine Jeffrey en activité maintenant que de nouveaux investisseurs ont été trouvés.

Le lobby du gouvernement

Mais ce n'est pas que l'aide financière qui permet à l'amiante du Canada de trouver son chemin à l'extérieur du pays. Le gouvernement fédéral utilise ses avantages politiques pour protéger et promouvoir le marché de l'amiante. En 1999, le Canada a contesté devant l'Organisation mondiale du commerce la prohibition par la France de l'amiante et des produits contenant de l'amiante, mais il a perdu en appel. Les deux décisions du jugement affirmaient que l'amiante chrysotile était une substance dangereuse et cancérigène, et que la France avait le droit de la bannir pour des raisons de santé.

Lors des négociations dans le cadre de l'Approche stratégique de la gestion internationale des produits chimiques, le Canada a défendu l'exportation de l'amiante prioritairement. L'entente adoptée en 2006 prévoyait l'élimination progressive de tous les produits chimiques dangereux avant 2020. La délégation canadienne croyait que cela ne devait pas s'appliquer à l'amiante. L'avocat de Ressources naturelles Canada, nommé pour représenter la délégation, avait comme mandat de protéger l'exportation canadienne de l'amiante. Même les délégués américains qui avaient l'intention d'affaiblir la portée de l'entente désapprouvaient la défense entêtée de l'amiante par le Canada.

À l'automne 2008, le Canada a réussi à empêcher l'amiante d'être inscrit sur la liste PIC de la Convention de Rotterdam qui n'a pour conséquence que d'obliger les pays exportateurs à prévenir les pays importateurs des risques liés à l'utilisation du produit. Les représentants canadiens se sont alliés à d'autres pays exportateurs et importateurs pour bloquer cette mesure même si elle était si peu coercitive.

L'industrie canadienne de l'amiante reçoit de bons coups de main, bien entendu, des pays importateurs. Tandis que des gouvernements comme ceux de l'Inde fournissent une couverture en niant la dangerosité de l'amiante, les manufacturiers et les importateurs s'entendent sur un « usage contrôlé » de l'amiante du Canada tout en exposant les travailleurs indiens à l'amiante sans prendre aucune mesure pour les protéger. Plusieurs travailleurs affirment n'avoir jamais été avisés des risques de travailler avec l'amiante. Et quand on le dit aux travailleurs, ils doivent alors parfois choisir entre un travail pouvant ruiner leur santé ou pas de travail du tout.

Moment décisif

Mais même avec toutes ces mains tendues vers elle, l'industrie canadienne de l'amiante demeure fragile. La sortie publique récente de plusieurs médecins de santé publique au Québec et d'organismes de santé reconnus a fait prendre conscience à plusieurs Canadiens de notre hypocrisie devant le marché de l'amiante. La Société canadienne du cancer affirme que toutes les formes d'amiante causent le cancer. L'association médicale canadienne a passé une résolution appelant le bannissement de la vente et de l'exportation de l'amiante. L'argument voulant que l'amiante puisse être utilisé de manière sécuritaire a été discrédité par des experts et par des journalistes d'enquête.

Les efforts se poursuivent en vue de faire cesser le financement de l'Institut du chrysotile par le gouvernement fédéral, d'empêcher le gouvernement du Québec d'accorder la garantie de prêt à la mine Jeffrey, et pour que cesse enfin l'exploitation et l'exportation de l'amiante au Canada. Des syndicats et d'autres organismes membres de la coalition Bannir l'amiante au Canada (BAC) poursuivent leurs efforts en vue d'assurer une transition équitable pour les travailleurs de l'industrie de l'amiante.

Vous pouvez aider. Écrivez des lettres aux premiers ministres Stephen Harper et Jean Charest pour leur demander de bannir l'amiante canadienne. Vos lettres pourront prévenir des cancers et d'autres maladies reliées à l'amiante.

Dr Kapil Khatter (web).jpg

Le Dr Kapil Khatter est un médecin de famille qui pratique à Ottawa et il est président de l'Association canadienne des médecins pour l'environnement (membre de Bannir l'amiante au Canada). Il est un des membres fondateurs de Health Care Without Harm (organisme international pour la réduction des impacts environnementaux issus des soins de santé) et il fait partie du Groupe de travail sur l'évaluation environnementale qui est un organisme fédéral responsable d'évaluer les ingrédients pharmaceutiques et cosmétiques dans notre environnement. Le Dr Khatter a complété sa résidence en médecine à l'Université McGill et il a obtenu une maîtrise en environnement de l'Université York.

7 décembre 2010

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