Lettres d'opinion

Lettre à l'honorable premier ministre Stephen Harper et aux députés

Le 21 novembre 2012 | Affiché dans

Monsieur le Premier Ministre, Mesdames et Messieurs les Députés,

Nous représentons des organismes des Premières Nations, environnementaux, de sport et loisirs et communautaires qui sont soutenues par plus d'un demi million de citoyens. Nous sommes déçus. En dépit de l'opposition de millions de citoyens aux attaques contre la nature et la démocratie contenues dans le projet de loi omnibus C-38, le gouvernement fédéral choisit encore une fois de réécrire certaines des lois fondamentales du pays sur la protection de l'environnement, en incluant des amendements inappropriés dans ce projet de loi omnibus, le deuxième du genre.

Une fois de plus, il s'agit d'une attaque sur deux fronts contre nos processus démocratiques, car ce projet de loi semble conçu pour court-circuiter toute discussion parlementaire sur des changements législatifs majeurs qui réduiront considérablement les possibilités de consultation publique.

Le projet de loi C-45 précarise davantage la protection de la nature au pays, par les modifications substantielles qu'il apporte à la Loi sur la protection des eaux navigables (LPEN, qui serait remplacée par la Loi sur la protection de la navigation), la Loi sur les pêches et la Loi sur le contrôle des renseignements relatifs aux matières dangereuses — des lois essentielles qui ont déjà favorisé une gestion avisée de l'environnement, assurant une eau propre et des océans en santé à l'ensemble des Canadiens.

Les changements contenus dans le projet de loi omnibus porteront un autre coup aux lois environnementales du pays, balayeront des mesures de protection fédérales essentielles, et réduiront les occasions pour le public de s'exprimer au sujet de projets qui pourraient menacer l'air, l'eau, le sol et les écosystèmes desquels tous les citoyens, ainsi que notre économie, dépendent.

Les modifications proposées à la LPEN sont inquiétantes à plusieurs titres. Elles auraient pour résultat de soustraire la vaste majorité des cours d'eau du pays à une protection fédérale proactive, en vertu d'une nouvelle loi sur la navigation. Les citoyens concernés seront forcés de consacrer temps et argent devant les tribunaux pour se prévaloir de leurs droits à des cours d'eau non-harnachés. Quant aux plans d'eau qui restent « protégés », les modifications élimineront là aussi toute participation automatique de la population aux prises de décisions, ce qui permettra au ministre des Transports d'accélérer le traitement de projets précis sans même aviser, et encore moins consulter, le public.

Les modifications prévues à la Loi sur les pêches, elles aussi enfouies dans le projet de loi, enlèveront tout mordant à cette loi environnementale clé déjà affaiblie, en accordant à l'industrie la possibilité de se dégager de ses responsabilités concernant la protection de l'habitat du poisson ou de les amoindrir, ou encore, de se soustraire aux compensations promises en cas de perte ou de dégradation d'habitat.

Le projet de loi C-45 prévoit aussi la dissolution du Conseil de contrôle des renseignements relatifs aux matières dangereuses, un organisme indépendant chargé de protéger les Canadiens contre les produits toxiques et les matières dangereuses sur les lieux de travail, et dont les décisions sont fondées sur la science. Ce qui pourrait amener certaines sociétés à divulguer moins d'information sur la composition de leurs produits. Les Canadiens méritent une meilleure reddition de comptes et plus de transparence en ce qui concerne l'utilisation et la distribution de produits toxiques. Mais si la Commission disparaît, aucun organisme indépendant ne surveillera l'industrie lorsqu'elle souhaitera dissimuler le contenu chimique des produits qu'elle utilise ou produit.

Le projet de loi C-45 illustre une fois de plus l'attitude négligente du gouvernement fédéral, qui met en péril la sécurité et la santé à long terme de la population. Il contient des changements considérables qui, à défaut d'être stoppés maintenant, atteindront les communautés partout au pays — compromettant notre eau, notre air, notre nourriture et notre qualité de vie.

Nous exhortons chaque député à se prononcer en faveur de la nature et de la démocratie en votant pour les amendements au projet de loi C-45, amendements qui empêcheront que des changements aussi dommageables soient inscrits dans la loi.

Lettre signée par :

Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique BC Assembly of First Nations
Ecojustice
Environmental Defence
Équiterre
Fondation David Suzuki
Greenpeace Canada
Greenpeace Québec
Idle No More (groupe communautaire en Saskatchewan) Institut Pembina
Nature Canada
Paddle Canada
Ontario Rivers Alliance
Sierra Club Canada
Société pour la nature et les parcs du Canada
Union of British Columbia Indian Chiefs
West Coast Environmental Law
World Wildlife Fund

Gentilly 2: le délire économique doit cesser

Le 16 octobre 2012 | Affiché dans | Laissez un commentaire

Montréal - La construction de Gentilly-2 a commencé en 1976. Son démantèlement se terminera en 2062. 86 ans de dépenses publiques pour 25 ans d'énergie. En annonçant dès son entrée en fonction le déclassement de la Centrale nucléaire Gentilly-2, le gouvernement Marois a pris la seule décision responsable, une décision que le gouvernement du Parti libéral avait tardé à prendre par pur clientélisme électoral. Le nouveau gouvernement a fait preuve de courage politique et il doit en être félicité. Mais le concert de désinformation alimenté par certains élus de la région de Trois-Rivières, par les chambres de commerce, par le Parti libéral du Québec et SNC Lavalin nous force à réagir.

Évalué à 1,9 milliards de dollars en 2008, le coût de la réfection est passé à 3, puis à 4,3 milliards, et il y a fort à parier qu'il dépasserait les cinq milliards s'il se réalisait, et ce sans compter les coûts futurs du démantèlement et de l'entreposage de 2500 tonnes additionnelles de déchets hautement radioactifs, au coût approximatif d'un million de dollars la tonne. Une fois l'ensemble de ces coûts inclus, le Québec se retrouvera avec une facture dont personne aujourd'hui ne peut prédire l'ampleur.

Pour soutenir l'économie de la Mauricie-Centre-du-Québec, devrions-nous accepter de lancer le Québec dans cette aventure financière qui a déjà l'allure d'un éléphant blanc? Thierry Vandal a résumé la situation : les coûts du nucléaire explosent, le prix de l'électricité diminue. L'écart entre le prix de production et celui du marché rendra l'opération déficitaire. Selon Hydro-Québec, la centrale ferait perdre 215 millions par année à la société d'État sur toute sa durée de vie. Compte tenu des surplus d'électricité du Québec, cette énergie serait exportée à perte aux États-Unis. Les contribuables québécois devraient-ils financer les consommateurs d'électricité américains?

Les tenants de la réfection se gardent bien également de dire que bon nombre d'employés de Gentilly-2 ont la sécurité d'emploi et seront redéployés ailleurs chez Hydro-Québec. Devrait-on investir plus de cinq millions de dollars par emploi pour maintenir coûte que coûte ces emplois en Mauricie? Ils omettent aussi de dire que 75 pour cent des activités d'Énergie atomique Canada sont réalisées en Ontario et que les retombées économiques de la réfection nous échapperaient en grande partie. Devrait-on financer des emplois en Ontario avec des fonds publics Québécois?

Finalement, SNC-Lavalin propose maintenant de procéder à rabais à la réfection de la centrale de Gentilly-2 et de l'opérer en signant un bail avec Hydro-Québec. Permettons-nous de douter de la capacité de cette entreprise de réaliser cette promesse alors qu'on n'a pu maîtriser les coûts et les délais de réfection de la centrale de Pointe Lepreau au Nouveau Brunswick et que les dépassements de coûts sont systématiques dans le nucléaire. Est-il prudent d'accorder à cette entreprise un contrat public d'une telle ampleur alors même qu'elle est présentement sous enquête pour de présumées malversations dans l'obtention du contrat de 1,3 milliards $ du CUSM?

La proposition économique des tenants de la réfection se résume à engloutir des fonds publics dans un éléphant blanc pour maintenir une activité économique qui serait générée à moindre coût par des investissements dans la reconversion de l'économie régionale. On ne peut que s'étonner que des acteurs qui accusent le nouveau gouvernement d'incompétence économique et qui prônent le contrôle des dépenses publiques soient si favorables au gaspillage de fonds publics lorsqu'ils en sont les bénéficiaires. Ce délire économique doit cesser. La décision de déclasser Gentilly-2 sert l'intérêt financier de l'ensemble des Québécois.

Lettre signée par :

Jean-Martin Aussant
Gilles Bélanger
Dominic Champagne
Jim Corcoran
Louis Jean Cormier
Steven Guilbeault
Pierre Jasmin
Hugo Latulippe
David Marin
Guylaine Maroist
Karel Mayrand
Éric Notebaert
Yann Perreau
Michel Rivard
Éric Ruel
Richard Séguin
Christian Simard
Vincent Vallières
Laure Waridel

Texte publié dans le journal Le Soleil, 16 octobre 2012.

Libre opinion — Protégez l'île Charron!

Le 4 avril 2011 | Affiché dans

Collectif d'auteurs — Actualités sur l'environnement

Le Devoir (1 avril 2011) — Monsieur le Ministre de l'Environnement Pierre Arcand, nous sommes à quelques mois de l'échéance du moratoire sur le terrain de l'île Charron et notre inquiétude est grande. En octobre prochain, faute d'un engagement gouvernemental tenu, il est possible qu'un espace naturel de plus de 24 hectares disparaisse au profit d'un vaste projet immobilier. L'île Charron est la porte d'entrée de l'archipel des Îles-de-Boucherville, seul espace vert encore vierge au milieu du fleuve à proximité de Montréal. Nous ne pouvons laisser se réaliser une telle aberration sur le territoire de la Communauté métropolitaine de Montréal.

Le gouvernement du Québec s'est engagé à acheter ce terrain en 2007 à des fins de conservation publique et à l'annexer au parc national. Il a lui-même décrété à deux reprises une réserve foncière. La deuxième réserve foncière arrive à échéance en octobre 2011 et elle ne peut être renouvelée. Votre ministère a fait une proposition d'achat au promoteur Luc Poirier en octobre 2010. Ce dernier a refusé le montant offert dans une acquisition de gré à gré. Nous vous demandons de poursuivre vos démarches et d'aboutir à une entente d'ici l'automne.

Depuis une trentaine d'années, les citoyens de la région montréalaise se sont clairement exprimés pour la protection de ce terrain et son annexion au parc adjacent. Grâce à leurs interventions soutenues, plusieurs tentatives de faire disparaître le vert au profit du gris ont été déboutées. Pour preuve de cette mobilisation: une première pétition dénonçait en 1989 un projet de développement et en 2007, une deuxième pétition, signée par 20 000 personnes, était déposée à l'Assemblée nationale par trois députés représentant chacun des partis politiques.

Aujourd'hui, la situation exige une solution définitive. Le nouveau propriétaire qui a acquis le terrain en 2007 pour 6 millions à Desjardins Sécurité Financière pourra y construire, dès la levée du moratoire et l'obtention de ses permis par la Ville de Longueuil, son projet de condos en bordure du fleuve.

Nous sommes tous convaincus qu'un développement urbain sur l'île Charron aura un impact négatif majeur à plusieurs niveaux:

  • sur la préservation d'un espace boisé qui ne demande qu'à devenir une belle forêt mature;
  • sur l'intégrité écologique du Parc national des Îles-de-Boucherville et sur l'ensemble insulaire répertorié comme le plus grand ensemble de milieux humides de la CMM;
  • sur la protection du paysage maritime;
  • sur la congestion autoroutière du tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine déjà saturé;
  • sur les coûts liés à la construction d'un nouveau secteur d'habitation isolé des services publics;
  • sur la disponibilité d'espaces verts publics pour la population de la métropole.

Ne manquons pas cette occasion de faire un geste cohérent et bénéfique pour toute la collectivité montréalaise et montérégienne. Donnons au parc, l'un des plus fréquentés au Québec et l'un des plus petits, un meilleur accès, plus d'espace, et préservons un écosystème insulaire unique dans la région.

Nous vous demandons, Monsieur le Ministre, de respecter votre engagement et de prendre tous les moyens nécessaires afin de vous porter acquéreur du terrain de l'île Charron et d'empêcher la minéralisation d'un espace vert que nous aurions tous à regretter amèrement.


Ont signé ce texte: Patrick Asch, Rémi Arsenault, Geneviève Audet, Gérard Beaudet, Claude Beaulac, Claude Béland, Sylvie Bibeau, Marcel Côté, Coralie Deny, Raphaël Fischler, Al Hayek, Florence Junca-Adenot, Phyllis Lambert, Richard Marois, Karel Mayrand, Tommy Montpetit, Owen Rose, Christian Simard.

Lettre parue dans Le Devoir le vendredi, 1 avril 2011

Le virage du Québec vers le gaz menace son statut de puissance verte

Le 22 septembre 2010 | Affiché dans
Photo: Le virage du Québec vers le gaz menace son statut de puissance verte

Crédit: danielfoster437 via Flickr

Par Karel Mayrand, directeur général de la Fondation David Suzuki pour le Québec.

Le Québec annonçait l'automne dernier une cible ambitieuse de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) de 20% sous les niveaux de 1990 d'ici 2020. Fort de cette cible, le premier ministre Jean Charest se présentait au Sommet de Copenhague comme le champion nord-américain de la lutte aux changements climatiques. Cet engagement a suscité un concert international d'éloges sur le leadership du Québec et de son premier ministre.

Un an plus tard, M. Charest avait peu à montrer comme résultats au New York Climate Week auquel il participait. Bien qu'il ait habilement esquivé la question à New York, son leadership est remis en question par le virage de son gouvernement en faveur de l'exploitation des hydrocarbures.

Les émissions de GES du Québec ont augmenté de 5,6% entre 1990 et 2007. C'est donc dire que le Québec doit réduire ses émissions de plus de 25% en 13 ans alors qu'il n'a pas réussi à les stabiliser en 17 ans. De l'avis de tous les intervenants, l'atteinte de cet objectif ne peut se faire que si des virages majeurs sont opérés rapidement, notamment en transport et en aménagement du territoire. Un signal clair du gouvernement se fait toujours attendre à cet égard. Quant au secteur industriel québécois, il a déjà fait sa part en réduisant ses émissions de plus de 7%, soit plus que l'objectif de Kyoto.

C'est dans ce contexte que la volonté du Québec de se doter d'une industrie gazière suscite des questionnements. Selon Équiterre, cette nouvelle industrie pourrait générer 1,9 Mt de GES, ou 18% de l'effort requis pour atteindre la cible du Québec pour 2020. La ministre Nathalie Normandeau soutient quant à elle que les émissions québécoises diminueront du fait du remplacement du mazout et de l'huile de chauffage par le gaz. Aucune étude ne vient à ce jour appuyer cette affirmation. Il est tout aussi probable que la consommation québécoise de gaz augmente en raison de la proximité et de l'abondance de la ressource qui en feront baisser le prix. Dans ce cas, le bilan serait une augmentation significative des émissions, ce qui impliquerait des efforts supplémentaires d'autres secteurs de l'économie pour faire place aux émissions de cette nouvelle industrie. Pour l'instant, Québec n'a pas de plan pour conjuguer ses aspirations de puissance gazière et de leader climatique.

Le Québec se targue d'être une puissance de l'énergie verte, forte de sa puissance hydraulique peu émettrice de GES. Il faut relativiser cette prétention. La consommation d'électricité en Ontario a plafonné en 2006 alors qu'elle augmente encore au Québec, qui a aboli au printemps son Agence de l'efficacité énergétique. Pendant que la province voisine investit massivement dans les énergies propres, planifiant des parcs éoliens dans le lac Ontario, le Québec développe la filière gazière et souhaite semer des plateformes de forage dans le Saint-Laurent. Le New Jersey et l'Ontario se battent aujourd'hui pour occuper la deuxième place des puissances vertes derrière la Californie. Le Québec fait concurrence à la Pennsylvanie en développant ses ressources gazières.

Avec sa cible ambitieuse de réduction des GES, le Québec demeure un chef de file dans la lutte aux changements climatiques. Mais sa crédibilité sera mise à mal s'il n'opère pas dès maintenant des virages déterminants en transport, aménagement et en énergie.

Le leadership ne s'évalue pas sur des intentions, mais sur des résultats. En se lançant dans les combustibles fossiles moins d'un an après avoir pris l'engagement de réduire ses émissions de manière significative, le Québec signale à gauche, mais prend un virage à droite. Québec doit corriger sa trajectoire rapidement pour que son engagement ne soit pas perçu comme un simple exercice de relations publiques.

Pour une commisson parlementaire sur l'indépendance énergétique

Le 10 juin 2010 | Affiché dans
Photo: Pour une commisson parlementaire sur l'indépendance énergétique

(Crédit: Señor Hans via Flickr)

Les signaux du marché sont sans équivoque; l'ère du pétrole à bon marché est derrière nous. Malgré une réduction de la demande mondiale depuis l'automne 2008, les tensions sur le marché du pétrole persistent et maintiennent le prix du baril de pétrole à plus de trois fois son niveau moyen depuis les années 1980.

Par ailleurs, la reprise économique couplée à la diminution structurelle anticipée de la production mondiale pointent vers une nouvelle flambée des prix dans les années à venir. Pour plusieurs économistes, cette situation risque fort de nuire à la reprise économique elle-même! Les énergies fossiles représentent plus de la moitié de la consommation d'énergie au Québec. Pour assouvir l'essentiel de ce besoin, le Québec importe massivement du pétrole à fort prix, ce qui handicape lourdement sa balance commerciale.

En 2008, ce sont 15 milliards de dollars qui sont sortis du Québec pour l'achat de produits pétroliers. En plus d'être une perte sèche pour notre économie, cette somme n'aura pu fructifier et servir à augmenter ou à améliorer la qualité de vie des citoyens ou la compétitivité des entreprises du Québec. L'équation est donc fort simple: la dépendance au pétrole et aux autres énergies fossiles appauvrit le Québec.

Dans un contexte où le prix des hydrocarbures est condamné à augmenter, les nations qui sauront s'affranchir de ces formes d'énergie et qui maîtriseront les sources d'énergies vertes posséderont des leviers essentiels pour leur développement au cours du XXIe siècle. En d'autres termes, l'indépendance énergétique est une clé essentielle pour assurer l'avenir du Québec.

Le grand potentiel du Québec

On ne le dit pas assez: le Québec jouit d'un avantage remarquable pour relever ce défi. En effet, l'abondance et la diversité des sources d'énergies renouvelables disponibles sur son territoire le place dans le peloton de tête des économies à potentiel vert, non seulement en Amérique du Nord, mais sur l'ensemble de la planète! Déjà, la part des combustibles fossiles dans notre bilan de consommation énergétique est beaucoup moins élevée que chez nos voisins continentaux ou ailleurs dans les pays de l'OCDE en raison du virage hydroélectrique entrepris entre 1960 et 1990.

Toutefois, bien qu'au lieu du charbon nous puissions compter sur nos barrages pour produire de l'électricité, nous consommons par habitant presque autant de pétrole que les Américains et notre consommation d'électricité par habitant nous place au second rang mondial. Nous partons donc avec une certaine longueur d'avance par rapport à plusieurs pays, mais en matière de pétrole et d'efficacité énergétique, nous sommes en mauvaise posture pendant que d'autres s'affairent à développer les créneaux économiques de remplacement.

Pour diminuer notre dépendance aux combustibles fossiles et développer de nouvelles expertises, il est nécessaire de prendre des mesures fortes visant à réduire la consommation totale d'hydrocarbures, à développer et à mettre en place des alternatives à leur utilisation ainsi qu'à promouvoir l'efficacité énergétique et le développement des énergies vertes. Ces mesures doivent viser prioritairement les secteurs névralgiques du transport des personnes et des biens, de l'aménagement du territoire et de l'agriculture, qui sont essentiels pour faire du Québec un modèle mondial de développement durable et une puissance des énergies vertes.

Agir dès maintenant

Mais pour parvenir à effectuer ce virage vers une économie libérée de sa dépendance aux énergies fossiles, il est essentiel de mobiliser l'ensemble de la population. Le Québec est vaste et de multiples réalités coexistent sur le territoire. La dépendance au pétrole du travailleur autonome du centre-ville de Montréal n'est pas la même que celle de l'ouvrier des pâtes et papiers de Jonquière. Les solutions pourraient donc varier selon les régions et favoriser l'émergence d'innovations diverses dans la mesure où elles sont appliquées à une échelle adéquate. Elles devraient également tirer profit tant du savoir du spécialiste en énergie que de celui du gérant d'une coopérative forestière, d'où notre proposition d'une commission parlementaire itinérante.

L'échéance pétrolière indique qu'il faut agir vite et nous pensons que le Québec devrait atteindre son indépendance énergétique face aux énergies fossiles telles que le pétrole et le gaz naturel d'ici 2030. Il est donc urgent que la population se mobilise! C'est pourquoi nous demandons à l'Assemblée nationale de bien vouloir tenir sans délai une commission parlementaire itinérante sur l'indépendance énergétique du Québec qui permettrait à la fois de sensibiliser la population à la nécessité d'agir et aux élus de mesurer l'ampleur du défi à relever. Attendre que les prix du pétrole explosent à nouveau n'est pas une option.

Texte paru dans Le Soleil, le 10 juin 2010.

Rédigé par

André Bélisle, président, Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA)

Daniel R. Breton, Maîtres chez nous 21e siècle (MCN21)

Sylvain Gaudreault, député de Jonquière et porte-parole de l'opposition officielle en matière d'énergie

François P. Granger, ing., président, Réseau des ingénieurs du Québec (RéseauIQ)

Virginie Lambert Ferry, responsable de la campagne Climat-Énergie, Greenpeace

Karel Mayrand, directeur général pour le Québec, Fondation David Suzuki

Normand Mousseau, professeur au Département de physique de l'Université de Montréal et auteur du livre L'avenir du Québec passe par l'indépendance énergétique

Réjean Parent, président, Centrale des syndicats du Québec (CSQ)

Sidney Ribaux, coordonnateur général, Équiterre

Gaétan Ruest, maire d'Amqui

Alexandre Turgeon, président, Vivre en ville

Christian Simard, directeur général, Nature Québec

Forages dans le golfe du Saint-Laurent—Un moratoire est nécessaire

Le 7 juin 2010 | Affiché dans | 19 commentaires
Photo: Forages dans le golfe du Saint-Laurent--Un moratoire est nécessaire

Les riverains du golfe du Saint-Laurent pourraient faire face à une marée noire de la taille de celle du golfe du Mexique si un moratoire sur les forages et les explorations n'est pas adopté.
Simulation d'une marée noire dans le golfe du Saint-Laurent.
(Crédit: Paul Rademacher via Google Earth)

Par Danielle Giroux (Présidente, Attention FragÎles), Thierry Gosselin (Biologiste, membre du cercle scientifique David Suzuki), Karel Mayrand (Directeur pour le Québec, Fondation David Suzuki)

Ça ne pourrait jamais arriver ici. C'est ce qu'a déclaré le premier ministre Stephen Harper lorsque le golfe du Mexique a été frappé par la pire marée noire de l'histoire récente. Alors que les Américains assistent impuissants à l'asphyxie du golfe du Mexique sous plus de 100 millions de litres de pétrole, les projets d'hydrocarbures risquent de se multiplier dans l'estuaire et le golfe du Saint-Laurent. En cette Journée mondiale de l'environnement et en prévision de la Journée mondiale des océans qui aura lieu mardi, il convient de se demander : cela pourrait-il se produire chez nous ? Et quelles en seraient les conséquences ?

Les projets d'exploitations d'hydrocarbures en milieu marin se multiplient depuis quelques années d'un bout à l'autre du continent. L'estuaire et le golfe du Saint-Laurent, qui regorgent de ressources pétrolières et gazières, n'échappent pas à ce développement. Déjà Corridor Resources a annoncé un premier forage exploratoire à Terre-Neuve, d'ici 2012 dans le gisement Old Harry. Au Québec, des évaluations environnementales stratégiques (EES) vont bientôt être réalisées pour paver la voie à l'exploration, et à l'exploitation éventuelle des hydrocarbures dans notre fleuve et son golfe.

Ces développements récents inquiètent de nombreux citoyens. Les îles de la Madeleine, situées à 80 km du gisement Old Harry, et les autres populations côtières du Saint-Laurent expriment déjà de vives inquiétudes face au projet de forage prévu dans le golfe du Saint-Laurent. Ces inquiétudes sont partagées d'un océan à l'autre : un récent sondage nous indique que 77% des Canadiens réclament soit la suspension des activités de forage tant que la sécurité des projets n'aura pas été revue (54%), soit l'interdiction pure et simple de ces activités (23 %).

Quelles seraient les conséquences d'un déversement majeur dans le golfe ou l'estuaire du Saint-Laurent ? Le golfe du Saint-Laurent est six fois et demie plus petit que le golfe du Mexique et il abrite une biodiversité à la fois riche et fragile. Le fleuve est aussi le gagne-pain de nombreux Québécois. Un déversement, même mineur, pourrait y avoir des conséquences irréversibles sur la faune marine, les pêcheries, le secteur récréo-touristique et plus généralement pour toute l'économie riveraine.

Nous devons tirer des leçons de la catastrophe du golfe du Mexique. Une catastrophe de cette ampleur rend impératif un réexamen complet des activités de forage afin de protéger l'avenir de nos milieux marins et de l'ensemble des communautés qui en dépendent. Pour ce faire un arrêt complet des nouveaux projets doit être décrété. C'est ce qui est en voie d'être fait aux États-Unis où des moratoires ont été annoncés ou prolongés.

Ottawa vient d'annoncer vouloir revoir ses politiques et ses règles liées au forage extracôtier afin qu'elles deviennent les plus rigoureuses au monde. Pourtant le Canada n'a pas l'intention de freiner le forage sur la côte est ou dans l'Arctique. La côte ouest jouit quant à elle d'un moratoire depuis 1972. Dans le golfe du Saint-Laurent, le gouvernement du Québec, après avoir lui-même adopté un moratoire, a récemment suggéré à Terre-Neuve de faire de même.

Un tel moratoire, soutenu par Ottawa, Québec et les provinces de l'Atlantique est essentiel afin de permettre une analyse complète, ouverte et transparente des risques et impacts du déploiement potentiel de cette activité industrielle dans un milieu riche en biodiversité marine. L'estuaire du Saint-Laurent et son golfe ne doivent pas devenir le laboratoire d'expériences risquées et dangereuses pour les écosystèmes et les populations riveraines.

Texte paru dans Le Soleil, le samedi 5 juin 2010

Libre opinion — L'entente sur la forêt boréale: chance historique

Le 7 juin 2010 | Affiché dans
Photo: Libre opinion - L'entente sur la forêt boréale: chance historique

(Crédit: abmatic via Flickr)

Par Josée Breton (Canopée), Mélissa Filion (Greenpeace), Karel Mayrand (Fondation David Suzuki), Suzann Methot (Initiative boréale canadienne), Sophie Paradis (Société pour la nature et les parcs section Québec)

Le 19 mai dernier, 9 grands organismes environnementaux et 21 sociétés membres de l'Association des produits forestiers du Canada (APFC) dévoilaient une entente d'une durée de trois ans portant sur la conservation des forêts boréales publiques couvrant une étendue équivalente à deux fois la superficie de l'Allemagne (72 millions d'hectares). L'Entente, qualifiée d'historique, vise la suspension de l'exploitation forestière sur près de 29 millions d'hectares de forêt boréale, dont près du tiers se trouve au Québec. Elle permettra entre autres choses de protéger l'habitat du caribou forestier.

Dès son dévoilement, l'Entente a été saluée par le gouvernement du Québec, l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, la Confédération des syndicats nationaux, le Conseil de l'industrie forestière du Québec, la Fédération des municipalités du Québec et l'Ordre des ingénieurs du Québec pour n'en nommer que quelques-uns. D'autres voix, minoritaires, se sont faites critiques de l'Entente. Il convient de corriger certaines perceptions erronées qui alimentent ces critiques.

D'abord, l'Entente ne se substitue en rien au rôle fondamental que les gouvernements doivent jouer dans la gestion de nos ressources forestières. Il est stipulé noir sur blanc en introduction du document que la responsabilité et l'autorité légales pour les décisions en matière d'utilisation du territoire et de politiques de conservation et de gestion des ressources reviennent aux gouvernements, incluant les gouvernements des Premières Nations.

L'entente vise avant tout à concilier les positions de deux intervenants traditionnellement opposés — l'industrie et les groupes écologistes — afin de faciliter la concertation avec l'ensemble des intervenants préoccupés par la forêt. Elle est, sur ce point, un outil inestimable. Elle crée une nouvelle dynamique qui facilitera l'intervention de l'État et qui amènera d'autres entreprises à améliorer elles aussi leurs pratiques pour demeurer concurrentielles. Il nous appartient tous de tourner cette nouvelle dynamique à notre avantage.

Autre point important: l'Entente ne règle pas tous les problèmes de la forêt boréale. D'importants territoires doivent encore être protégés et il importe de ne pas baisser la garde pour s'assurer d'une protection forte des territoires non couverts par cette entente, notamment dans le contexte du Plan Nord du gouvernement du Québec. Nos organisations demeurent engagées dans cette lutte.

Certains ont reproché au processus ayant mené à l'entente de ne pas avoir été suffisamment transparent et participatif. Il importe de rappeler que l'Entente est un point de départ et que sa mise en oeuvre est impossible sans la participation des gouvernements provinciaux, des Premières Nations et de l'ensemble des communautés qui en seront les fers de lance. Tous sont conviés à contribuer dès maintenant à sa mise en oeuvre et à sa bonification.

La critique la plus sournoise envers l'entente est d'affirmer qu'elle a été négociée par des groupes «étrangers au Québec». Aussi, avant de sombrer dans la xénophobie, il est important de souligner que les soussignés sont tous Québécois, que nos groupes bénéficient du soutien de dizaines de milliers de Québécois au service desquels nous poursuivons notre action. Notre engagement est en cela tout aussi légitime que celui de ceux que nous considérons comme nos alliés. C'est à titre d'environnementalistes et de Québécois(es) que nous sommes fiers de l'Entente conclue.

L'Entente sur la conservation de la forêt boréale est un point de départ. Rappelons encore une fois que sa mise en oeuvre fructueuse nécessitera l'appui des gouvernements ainsi que d'une vaste gamme d'intervenants, notamment les collectivités locales. Elle mettra à leur disposition de nouveaux outils qui permettront de faire des propositions conjointes d'aires protégées, basées sur la science, de protéger l'habitat du caribou forestier et d'aller au-delà de la cible politique de 12 % du gouvernement québécois.

Cette entente crée un changement considérable dans les rapports entre deux groupes d'intervenants majeurs. Elle nous force tous à sortir de notre zone de confort traditionnelle. Nous avons fait ce cheminement avec nos partenaires de l'Entente et nous sommes aujourd'hui prêts à entrer de plain-pied dans une nouvelle dynamique qui permettra l'atteinte de notre objectif primordial: la protection et la pérennité de la forêt boréale. Au-delà des principes et des objectifs d'individus ou de groupes donnés, nous devons nous concentrer sur les résultats. Si l'Entente permet d'avancer sur ce point, ce dont nous sommes convaincus, elle aura rempli sa mission.

Texte paru dans Le Devoir, le lundi 7 juin 2010

L'air pur est primordial pour la santé de notre cœur

Le 2 juin 2010 | Affiché dans
Photo: L'air pur est primordial pour la santé de notre cœur

(Crédit: baekken via Flickr)

Par François Reeves, MD FRCPc

Avez-vous déjà vu ça, vous, quelqu'un tué par la pollution ? C'est ainsi que se concluait un commentaire sur un blogue, arguant qu'on en avait assez des « écochondriaques ». En cette Journée de l'air pur, cette question ne pourrait être plus pertinente.

La preuve directe des effets délétères de la pollution sur la santé humaine est souvent difficile à faire sauf dans des cas d'intoxication aigue. Il y en a plusieurs exemples dont le plus tristement célèbre est le « Great Smog of London » de décembre 1952, qui entraîna 3 000 décès en une semaine. Au total, 12 000 décès ont été attribués au smog au cours de l'année qui suivit.

Ces intoxications, comme plusieurs autres du même genre, ont eu l'effet d'inciter des chercheurs à examiner l'effet de la pollution de l'air sur la santé, à plus faible dose mais sur une période de temps plus longue.

L'action de brûler des combustibles fossiles (essence, kérosène, diesel, huile, charbon) charge l'air ambiant de particules fines dont l'effet sur la santé cardiovasculaire commence à être bien compris. Dans le monde, des expériences ont été faites par différentes équipes de recherche sur des cellules artérielles isolées, des rats de laboratoires, des personnes volontaires en santé et des patients cardiaques. Les données se recoupent. Respirer des exhalations de tuyau d'échappement augmente la coagulation du sang et le stress oxydatif des artères. Il en résulte de la constriction des artères, une baisse de la circulation dans les vaisseaux du muscle du cœur, une hausse de la pression artérielle, d'arythmies et de thromboses. Par ces effets, plusieurs études démontrent que la pollution induit de l'athérosclérose, un durcissement et blocage des artères qui peuvent éventuellement mener à une insuffisance de sang aux tissus et organes.

Les études menées en 2007 par une scientifique allemande démontrent que les gens vivant à moins de 50 mètres d'une route achalandée ont 63 % plus de calcifications coronariennes que ceux vivant à plus de 200 mètres. Cette étude répondait à une question que je me posais depuis des années lorsque je pratique des cathétérismes cardiaques. Pourquoi certains patients ont-ils tant de calcifications dans leurs artères et d'autres pas, malgré des facteurs de risque en apparence semblables? La réponse réside dans le fait que nos corps réagissent aux conditions environnementales.

D'autres études récentes appuient ce constat.

  • En Italie, chaque hausse de particules fines entraîne une hausse de thrombophlébites (inflammation et occlusion des veines par des caillots de sang).
  • Des études en Chine, à Taiwan, au Portugal, en Finlande et dans neuf grandes villes américaines démontrent qu'une hausse du taux de particules fines dans l'air ambiant entraîne une hausse de mortalité par accident vasculaire cérébral.
  • À la suite d'épisodes de pollution atmosphérique à Boston, on a remarqué une hausse de 48 des infarctus aigus dans les deux heures et de 69 dans les 24 heures suivant ce pic.
  • En prenant en compte les effets de la pollution de l'air sur la santé du cœur et des vaisseaux sanguins, une étude américaine à grande échelle démontre, quant à elle, qu'une hausse de 10 µg/m3de particules fines induit une hausse de 12 de mortalité cardiovasculaire chez le non-fumeur et de 94 chez le fumeur. Il y a aussi hausse respective de 13 et 72 d'arythmies, d'insuffisance cardiaque et d'arrêt cardiaque.

Ceci m'expliquait aussi pourquoi nos urgences deviennent bondées lors des épisodes de smog. Depuis cette publication, lorsque je suis de garde à l'urgence, je regarde les prévisions météorologiques pour le smog. Je peux souvent prédire si ma journée sera occupée, selon les données de qualité de l'air. À l'inverse, l'effet bénéfique des normes antipollution aussi être mesuré : une diminution de 10 µg/m3 de particules fines résulte en une amélioration de 0,6 an de vie. Ainsi, des mesures pour améliorer la qualité de l'air auraient un effet semblable aux mesures anti-tabac mises en place dans les espaces publics et qui ont entraîné des baisses d'hospitalisations pour infarctus aigus: baisse de 11 à Rome, 13 à Saskatoon, 17 en Écosse, 27 au Colorado.

Enfin, dans une perspective environnementale plus large et très intéressante, une étude britannique a pondéré la mortalité cardiovasculaire selon le degré de verdissement de leur quartier, divisé en 5 quintiles, allant du plus minéral (centre-ville bétonné) au plus vert. On sait depuis longtemps qu'un statut socio-économique plus bas va de pair avec un plus haut taux de maladies, incluant les maladies cardiovasculaires. Cependant, le rapport de mortalité cardiovasculaire entre les plus pauvres (quart du bas) et les plus riches (quart du haut) baissait spectaculairement de 2,19 en milieu minéral à 1,54 en milieu vert. À ce jour, aucun traitement n'a eu une telle efficacité pour diminuer les iniquités sociales devant la maladie.

Au cours des vingt dernières années, la cardiologie clinique fut rehaussée par la cardiologie d'intervention et la cardiologie préventive. Aujourd'hui, le temps de la cardiologie environnementale est arrivé.

Il n'appartient pas au cardiologue de déterminer le meilleur moyen de réduire la pollution de l'air. Mais il apparaît clair que les sources d'énergie alternatives doivent être rapidement développées et que le vert n'est pas qu'un nouveau « branding », c'est aussi une question de santé.

francois_reeves.jpg

François Reeves MD FRCPc
Professeur agrégé de médecine, Université de Montréal
Cardiologue d'intervention, CHUM et CSL

Lettre d'opinion parue dans La Presse, le 2 juin 2010

La tragédie écologique du golfe du Mexique — Un triste reflet des priorités et des valeurs des grandes pétrolières

Le 13 mai 2010 | Affiché dans
Photo: La tragédie écologique du golfe du Mexique -- Un triste reflet des priorités et des valeurs des grandes pétrolières

Photo : Agence Reuters Carlos Barria

Par Dr Thierry Gosselin

Un homme tient un sac de plastique contenant de l'eau polluée par la nappe de pétrole dans le golfe du Mexique qui a atteint, ce week-end, certaines îles au large de la Louisiane.

Jamais de mémoire d'homme n'aura-t-on pu assister en direct au début d'une tragédie environnementale d'origine humaine. L'ère du web 2.0 et l'information partagée sur cette marée noire dans le golfe du Mexique, au large de la Louisiane, nous amènent à saisir l'ampleur économique, environnementale et sociale de cette catastrophe. Aussi, jamais n'aura-t-on assisté à un concours de circonstances aussi éloquent où, plus que jamais, les Américains tout comme les Canadiens et les Québécois devront se questionner et se positionner sur les orientations qu'entend prendre leur gouvernement pour réduire la dépendance au pétrole.

La peinture à l'huile qui se dessine présentement dans le golfe du Mexique soulève des inquiétudes à plusieurs niveaux et teste péniblement, une fois encore, la confiance qu'a la population dans l'industrie pétrolière et le gouvernement pour encadrer ce type d'activité. Force est de constater que peu de choses semblent avoir changé dans cette industrie depuis le naufrage de l'Exxon Valdez sur les côtes de l'Alaska en 1989. Aujourd'hui encore, nous sommes confrontés à cette démonstration brutale des limites de nos technologies et de l'actuel cadre législatif américain, qui est incapable de prévenir ce genre de désastre.

Police d'assurance

Pouvons-nous vraiment nous passer des sources locales et non traditionnelles d'hydrocarbures dans le contexte géopolitique et la morosité économique actuels? Il n'est pas surprenant d'entendre cette réaction justifiée, mais qui polarise maladroitement le débat. Aujourd'hui encore, plusieurs industries, qu'elles soient ou non pétrolières, poussent traditionnellement sur la population leurs projets en considérant les écosystèmes et leurs services rendus gratuitement comme des externalités.

Pour calmer les craintes, on martèle la même formule de police d'assurance: la technologie de pointe est sans faille et le projet trop gros pour couler. Plusieurs de ces grandes compagnies sont devenues des entreprises tellement puissantes et tentaculaires qu'elles réussissent à mettre à genoux les gouvernements qui les soutiennent en subventions et consentent à socialiser leurs pertes. Depuis quelque temps, les interventions des États américain et canadien dans la gestion des grandes banques et des compagnies automobiles américaines sont des exemples probants d'un marché inefficace.

Les incitatifs de responsabilisation, qui s'appliquent en théorie plus facilement aux marchés des petites entreprises et qui punissent les mauvais joueurs, devraient faire partie des règles intrinsèques qui gouvernent le grand marché. Toutefois, l'architecture officieuse de ce marché, déconnecté des valeurs plus humaines, favorise ceux qui privilégient les gains à court terme en faisant abstraction des risques systémiques. Teintés d'une vision romantique que nous entretenons avec le rôle des technologies et la résilience de nos écosystèmes, nous sommes portés à croire que corriger nos erreurs peut se faire à peu de frais, en peu de temps et donc relativement facilement.

Comment construire une opinion et prendre la position qu'imposent les grands projets avec une vision qui empêche de comprendre l'ensemble des bénéfices et des coûts réels? La négligence de cette approche virtuelle favorise une absence de débats et une littérature universitaire anémique sur les risques encourus par nos écosystèmes et nos communautés.

Éclipser le débat

Très prochainement, les gouvernements du Québec et du Canada permettront aux promoteurs l'accès aux ressources non renouvelables de l'Arctique canadien et du Saint-Laurent (estuaire et golfe), des écosystèmes fragiles et l'habitat d'espèces menacées. Tristement, ces grands projets d'exploitation d'hydrocarbures en milieu marin sont présentés traditionnellement aux communautés riveraines et timidement à la population générale. Les communautés locales seront certes consultées, mais notre gouvernement mise sur une simple plateforme Web pour prendre le pouls de la population. Il est plutôt accablant de constater qu'aucun débat public n'est prévu pour promouvoir la réflexion de société qu'impose le fait de s'improviser en pétroprovince.

Il y a fort à parier que les consultations locales, comme dans le passé, éclipseront des débats, par manque de considération et de vision, l'ensemble des pressions exercées sur les biens et services de notre grand fleuve et de nos océans. Un vaste réseau d'aires marines protégées qui permettrait aux écosystèmes de mieux respirer est régulièrement discuté, mais les pressions de l'industrie et les processus décisionnels entre notre gouvernement provincial et fédéral plombent la démarche depuis le début des pourparlers et risquent de noyer l'ambitieux projet.

Comment appréhender l'exploitation des hydrocarbures en milieu marin avec une absence de vision et de concertation, combinée à un cadre légal inadéquat? Des projets pilotés en coulisse par des groupes et des pétrolières qui prônent la déréglementation, mais qui manifestement sont incapables de se responsabiliser; rien de très rassurant.

Ressources naturelles

Sensibles au climat géopolitique et socio-économique, nos élus sont souvent pressés de s'investir dans des projets d'énergies non renouvelables qui soulagent notre économie à court terme. Alors, mieux que de s'affranchir du pétrole étranger, pourquoi ne pas responsabiliser nos échanges commerciaux avec les pays producteurs? Pourquoi ne pas judicieusement investir nos économies dans des projets énergétiques d'envergure qui feront place à une réelle gestion d'énergie combinée à l'utilisation d'énergies renouvelables provenant du soleil, de la terre, du vent ou de la mer et des rivières?

Pouvons-nous réellement nous passer d'investir massivement dans des énergies qui présentent très peu d'enjeux géopolitiques, puisqu'elles existent sous diverses formes partout sur la planète? Les Québécois disposent déjà des ressources naturelles renouvelables, des technologies et des ressources humaines et monétaires pour adopter des comportements responsables, faire preuve de créativité et se positionner face aux divers défis environnementaux en innovant.

Cette dernière marée noire américaine fait les grands titres aujourd'hui, mais avant qu'elle ne passe à l'histoire, des milliards de dollars seront engloutis, et plusieurs décennies seront probablement nécessaires avant que les écosystèmes fragiles de la Louisiane et du reste du golfe du Mexique puissent offrir les biens et services écologiques d'autrefois.

C'est un pensez-y-bien qui, en cette année de la biodiversité, devrait nous conditionner à harmoniser nos activités industrielles avec les services écosystémiques. Rien d'utopique, car cette année, les citoyens de partout ont exercé leur droit de participer des grandes décisions énergétiques. Tout récemment, les Néo-Brunswickois ont habilement démontré qu'une absence de concertation peut mener à l'échec d'ententes.

Le reflet que renvoie l'eau huileuse du golfe du Mexique aux Américains n'est que le triste reflet des priorités et des valeurs des grandes pétrolières et des gens qui les soutiennent. Des solutions pour un plan d'avenir planétaire et l'exemple d'une bonne gestion de nos ressources représentent aussi des occasions d'exportation non négligeables, et fort plus morales et rentables pour notre économie, nos écosystèmes et nos communautés que d'exporter et d'imposer au prix de guerres sanglantes nos valeurs et nos besoins à d'autres cultures.

Lettre d'opinion parue dans Le Devoir, le 10 mai 2010.

Libre opinion — Quel Canada voulons-nous pour 2020 ?

Le 4 décembre 2009 | Affiché dans

Lettre au ministre de l'Environnement, Jim Prentice

Alors que vous nous rendez aujourd'hui visite au Québec et que le sommet de Copenhague doit bientôt débuter, le Canada, comme le reste de la communauté internationale, s'apprête à prendre des décisions d'une importance capitale pour l'avenir de notre planète. Nous sommes à la croisée des chemins. À l'échelle canadienne, les décisions que vous prenez maintenant définiront le visage du Canada d'ici 2020 et au-delà. Puisque vous vous adresserez aujourd'hui à des gens d'affaires, je crois utile de vous soumettre une série de questions de nature économique. Je souhaite que vous les considériez comme une main tendue.

Lisez le texte complet sur le site web de Le Devoir.