Photo: Une vie bien remplie, la plus grande richesse qu'on puisse rechercher

(Crédit : Brendon Purdy)

Par David Suzuki

Ma charge de professeur à l'université est sans conteste un des plus grands privilèges qui m'ait été accordé. Ce statut me garantissait que pour autant que j'accomplirais mes tâches en enseignement et en recherche au mieux de mes capacités, je bénéficierais d'une extraordinaire liberté de parole sans crainte de représailles - même si je savais que certains membres de la direction de l'université auraient bien voulu pouvoir me museler. Bien sûr, je devais quand même être prudent dans mes propos. Je me souviens que pendant les années 1980 l'exploitation forestière en Colombie-Britannique faisait l'objet d'un débat houleux. À un certain moment, j'ai dit à mon patron de la série The Nature of Things à la CBC, que je prévoyais risquer l'arrestation en soutenant les barrages routiers qui étaient alors érigés sur les chemins forestiers. L'on m'a averti que mon action pourrait me valoir d'être foutu à la porte de la CBC et que cela pourrait sonner le glas de la série. Après réflexion, j'ai décidé que ma priorité était de poursuivre la série The Nature of Things. Nous sommes tous confrontés un jour ou l'autre à des choix ardus.

Je suis aujourd'hui ce qu'on appelle un aîné. L'argent, la gloire, le pouvoir, rien de tout cela ne m'intéresse plus. Je ne crains pas d'offenser qui que ce soit, car je tente de m'exprimer avec sincérité et avec l'intelligence du cœur. C'est extraordinairement libérateur. J'ai maintenant une longue vie derrière moi, faite d'erreurs, d'échecs et de réussites dont j'ai tenté de tirer des leçons. Et l'on sait que les leçons les plus dures sont les plus difficiles à oublier! Or je crois que nous, aînés, avons le devoir de partager avec les plus jeunes les fruits de notre expérience et les leçons que la vie nous a apprises... n'est-ce pas le meilleur moyen d'éviter que chaque génération répète les mêmes sempiternelles erreurs?

Mon père a été l'aîné le plus important de ma vie. C'était un homme simple et qui avait des défauts, mais il a toujours tenté de faire de son mieux. En 1994, âgé de 85 ans, il a su qu'il allait mourir. Heureusement, il ne souffrait pas; il avait toute sa tête, et il savait qu'il avait peu de temps à vivre, mais il ne craignait pas la mort. J'ai emménagé avec lui pour m'occuper de lui, et je dois dire que ce fut une des plus belles périodes que j'ai vécues avec mon père. Nous avons beaucoup parlé, nous avons ri et pleuré ensemble, et il me disait « David, je suis un homme riche ». Je trouvais cette phrase étonnante, car il était loin de rouler sur l'or, et ma femme Tara et moi nous occupions financièrement de mes parents depuis la retraite de mon père.

Au cours de ces longues conversations, jamais mon père n'a parlé de richesses matérielles, de voiture de luxe ou de grande maison. Nous parlions de la famille, des amis et des voisins, et des choses que nous faisions ensemble. C'était là la richesse dont parlait mon père, et j'en ai tiré une importante leçon. Mon père n'a pas eu une vie facile, bien au contraire il a eu son lot de souffrances et il a toujours travaillé fort, et son bonheur et sa fierté ne lui venaient pas de l'accumulation de choses, mais de la joie toute simple de partager avec les gens.